Enfances volées

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Au milieu de l’impressionnante production de romans lénifiants vraisemblablement destinés à détourner l’attention des lecteurs des réalités environnementales, économiques, sociales et donc politiques, de vampires en zombies, en passant par les énièmes succédanés des premiers romans d’héroic fantasy, etc., quelques auteurs nous gratifient heureusement de livres forts.

Qu’est-ce qu’un livre « fort », allez-vous demander ? Un livre écrit avec intelligence, originalité, un livre qui fait réfléchir, qui permet de prendre de la distance, de résister… Chacun sa définition.

Rentrent pour moi, par exemple, dans cette catégorie les livres qui permettent d’analyser des méthodes et des comportements afin de mieux appréhender l’actualité mais aussi de comprendre et de ne pas oublier, comme les romans historiques.

Sur le sujet des enfances volées, hélas, il y a grand choix… des enfants juifs aux enfants soldats, pour ne citer que ces deux réalités, les bibliographies s’allongent et s’amplifient même désormais des récits des deuxièmes générations, les enfants de ces « enfants » qui n’ont pas toujours pu se « reconstruire ».

Sur le sujet des enfants volés par la dictature argentine de 1976 à 1983, la bibliographie est très courte. Dans mon souvenir, un seul roman avant « Lettres à une disparue » de Véronique Massenot (Livre de poche, paru en 1998 puis réédité en 2001) écrit du point de vue de la mère d’une disparue, une de ces femmes courageuses, mères ou grands-mères, que le pouvoir appelait « les folles de la place de Mai » qui se battaient au risque de leur propre vie pour retrouver  leurs disparus ou leurs petits-enfants « adoptés » par des proches de la junte militaire.

Et puis celui-ci :

« Argentina, Argentina… » de Christophe LEON   (Oskar éditeur, 2011)

« Argentina, Argentina… » est construit autour du récit d’un jeune homme de 26 ans, un de ces enfants enlevés à leur famille et adoptés par des couples de militaires. Pablo Lomas, dont le grand-père a d’abord été assassiné, puis le père, puis la mère après qu’elle ait eu accouché dans les jours suivant leur arrestation, est lui-même, à six ans, emmené au centre de torture de l’armée, l’Ecole militaire de mécanique de la Marine argentine, interrogé et battu avant de « devenir » Ignacio Gutiérrez :

« Jeune homme, articula la colonelle Gutiérrez (…). A compter de ce jour vous êtes Ignacio. Vous entendez ? Ignacio. C’est le prénom que nous avons choisi pour vous, mon mari et moi. Ne prononcez plus une seule fois l’autre. L’autre n’existe plus. Vous êtes Ignacio. Compris ? Ignacio ? Que devais-je comprendre ? Comment ne pas se rebeller ? Je me fis l’impression d’un animal de fourrière qu’on venait d’adopter. On lui donnait un prénom au hasard. Ces inconnus se comportaient en maîtres. »

Elle reprit : « Si d’ici quelques semaines vous vous en montrez digne, vous pourrez porter notre nom. Les papiers d’adoption sont prêts, cela ne dépend que de vous. J’espère que vous comprenez l’honneur que nous vous faisons. Mais pour cela vous devez obéir, apprendre et devenir un enfant comme nous le souhaitons. Vos géniteurs sont ou plutôt étaient… (…) des terroristes. Heureusement ils ne sont plus rien pour vous. Votre nouvelle famille est ici. Dans cette maison, Ignacio. »

Christophe Léon n’est pas manichéen dans son récit, il fait dire à son personnage que le colonel Gutiérrez en l’adoptant l’a, très vraisemblablement, sauvé de la mort, et puis :

« J’ai un peu honte aujourd’hui d’admettre que je n’étais finalement pas si mal. L’essentiel m’avait été retiré : mon nom, ma famille, mon avenir. Seulement, le présent était confortable. Je mangeais à ma faim. J’apprenais le français, les mathématiques, l’économie et la discipline militaire. (…)

J’étais comme anesthésié.« 

« Mon avenir »… En fait, son avenir d’étudiant en médecine spécialisé en « psychiatrie criminelle », il le devra à lui-même, bien sûr, mais à d’autres personnes aussi… Rien n’est simple et personne d’autre que lui n’a à juger de ses choix.

Un roman fort, donc, sur un sujet peu traité d’autant que, encore aujourd’hui, nombre des cinq cents enfants arrachés à leur famille n’ont pas été identifiés, d’autres ne souhaitent pas se soumettre aux tests ADN autorisés depuis 2009, certains refusent de rencontrer leur famille biologique, et les grands-mères de la place de Mai vieillissent …

Mais il convient de ne pas oublier cet épisode terrible de l’histoire de l’Argentine qui a fait 30.000 disparus, 15.000 fusillés, 9.000 prisonniers, 1.500.000 exilés pour 30 millions d’habitants. Le général Ibérico Saint-Jean, gouverneur de la province de Buenos Aires, disait en 1976 : « D’abord nous tuerons tous les agents de la subversion, puis leurs collaborateurs et puis enfin leurs sympathisants ; ensuite viendront les les indifférents et enfin pour terminer les indécis. »

A bon entendeur, salut !

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