Des vies minuscules…

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« Sur le bateau, la première chose que nous avons faite – avant de décider qui nous aimerions et qui nous n’aimerions pas, avant de nous dire les unes aux autres de quelle île nous venions et pourquoi nous la quittions, avant même de prendre la peine de faire les présentations -, c’est de comparer les portraits de nos fiancés. C’étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut. Au menton affirmé. Au nez haut et droit. A la posture impeccable. Ils ressemblaient à nos frères, à nos pères restés là-bas, mais en mieux habillés, avec leurs redingotes grises et leurs élégants costumes trois-pièces à l’occidentale. Certains d’entre eux étaient photographiés sur le trottoir, devant une maison en bois au toit pointu, à la pelouse impeccable, enclose derrière une barrière de piquets blancs, d’autres dans l’allée du garage, appuyés contre une Ford T. Certains avaient posé dans un studio sur une chaise au dossier haut, les mains croisées avec soin, le regard braqué sur l’objectif, comme s’ils étaient prêts à conquérir le monde. Tous avaient promis de nous attendre à San Francisco, à notre arrivée au port. »

Nous ? Nous, ce sont de jeunes (« La plus jeune d’entre nous avait douze ans et n’avait pas encore ses règles.« ) Japonaises qui, dans les premières années du XXème siècle, traversent le Pacifique en bateau pour rejoindre leurs futurs maris, japonais comme elles, en Amérique.

« Sur le bateau nous étions dans l’ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses. Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger sur nos grands pieds pendant des heures en ne disant absolument rien d’important. Une jeune fille doit se fondre dans le décor : elle doit être là sans qu’on la remarque. Nous savions nous comporter lors des enterrements, écrire de courts poèmes mélancoliques sur l’arrivée de l’automne comptant exactement dix-sept syllabes. Nous savions désherber, couper du petit bois, tirer l’eau du puits (…). Nous avions pour la plupart de bonnes manières et nous étions d’une extrême politesse, sauf quand nous explosions de colère et nous mettions à jurer comme des marins. »

La déception sera grande…

« Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. Que les portraits envoyés dans les enveloppes dataient de vingt ans. Que les lettres qu’ils nous avaient adressées avaient été rédigées par d’autres, des professionnels à la belle écriture dont le métier consistait à raconter des mensonges pour ravir le coeur. »

« Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n’y a pas à s’inquiéter. Et nous aurions tort. »

Ces hommes triment comme des bêtes en Amérique et leurs femmes vont travailler tout aussi dur pendant dix ou vingt ans, sur fond de racisme et d’apartheid et leurs enfants s’efforceront de ne pas leur ressembler…

Mais pourtant le pire est encore à venir.

Bien que naturalisés Américains pour la plupart, lorsque leur ancien pays, le Japon, attaquera Pearl Harbor par surprise en 1941, tous deviendront des suspects en puissance et seront déportés dans des camps d’internement.

C’est tout cela que raconte Julie OTSUKA dans son livre « Certaines n’avaient jamais vu la mer » (publié par Phébus en 2012 dans la collection « littérature étrangère » et qui vient d’obtenir le « Prix Fémina étranger », après le « PEN / Faulkner Award for fiction »).

Sur le sujet de ces camps et des années qui suivent, vous pouvez lire « Le fil à recoudre les âmes » de Jean-Jacques GREIF (paru à l’Ecole des Loisirs, collection Medium, également en 2012).

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