« Adieu mes beaux jours ! »

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Tu as 14 ans, parfois moins… A la maison, un salaire de plus serait nécessaire, alors tu deviens galibot, comme les autres, comme ton père avant toi, ton grand-père peut-être. Lui, il est mort depuis longtemps, de la silicose.

Ce jour-là, le 10 mars 1906, Anselme Pruvost descend dans la mine pour la première fois. Un peu chétif pour son âge, 1.55m, 47 kg, il a réussi son certificat d’études avec les félicitations du jury et pourrait envisager un avenir différent, maître d’école, docteur peut-être ? Mais galibot (apprenti mineur) « cela fera déjà quelques sous de retrouvés« .

Ce même jour, le délégué mineur à la sécurité, Simon dit Ricq revient à la charge, cela fait plusieurs semaines qu’il signale à la Compagnie de Courrières des émanations de grisou (gaz très inflammable contenu dans les couches de charbon) et un feu qui couve dans la veine Cécile. Mais les responsables lui répondent que « la compagnie de Courrières ne peut en aucun cas se permettre de ralentir sa production. La France a besoin de son charbon ! »

Alors le 10 mars, après avoir comme les autres accroché ses vêtements dans la « salle des pendus », enfilé la tenue de mineur avec son chapeau de cuir dur (la barrette) et pris sa lampe, le jeune Anselme Pruvost descend :

« Il se retrouvait devant le puits, au milieu de la vaste salle, balayée de courants d’air. Certes, il se croyait brave, et pourtant une émotion désagréable le serrait à la gorge, dans le tonnerre des berlines, les coups sourds des signaux, le beuglement étouffé du porte-voix, en face du vol continu de ces câbles, déroulés et enroulés à toute vapeur par les bobines de la machine. Les cages montaient, descendaient avec leur glissement de bêtes de nuit, engouffraient toujours des hommes, que la gueule du trou semblait boire. C’était son tour maintenant… » (Extrait de « Germinal » d’Emile Zola)

En bas, il fait la connaissance du « meneu d’quévaux » qui s’occupe des chevaux qui tirent les wagonnets remplis de charbon.

Mais tout à coup, c’est la catastrophe !

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 « Sang noir. La catastrophe de Courrières »,

racontée sous forme de roman graphique par Jean-Luc LOYER et publiée par les éditions Futuropolis en mars 2013. Un lexique, quelques documents d’époque et la terrifiante liste des 1099 mineurs victimes, parmi lesquels 242 enfants, complètent ce récit.

Il  y aura quelques rescapés et bien que les recherches aient cessé au bout de trois jours, treize survivants réapparaitront au bout de vingt jours, dont Anselme Pruvost et son père, Charles. Et un quatorzième mineur sera retrouvé le lendemain par une équipe de secouristes allemands.

La presse s’empare de l’événement d’autant plus que ce drame est l’occasion pour Jean Jaurès de ferrailler à l’Assemblée Nationale contre Georges Clémenceau qui a réagi en envoyant la troupe contre les mineurs qui viennent de se mettre en grève :

« Toute la vie, toute la personnalité des ouvriers sont engagés dans la mine. Elle est pour eux le chantier, le tombeau. (…) Ils n’en possèdent rien ; ils n’ont aucun droit sur elle ; ils peuvent en être chassés demain ; la mine prolonge la personnalité des grands actionnaires dont la vie s’épanouit au loin, sous le clair soleil…

Ah ! le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix (…), ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers. Ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité.  » (Jean Jaurès)

Le dessin semi réaliste de Jean-Luc LOYER, les trois couleurs de sa palette (noir, blanc et sépia), le choix des cadrages et de la mise en scène soutiennent avec force le récit de la catastrophe, et le parti pris de choisir le personnage d’Anselme Pruvost comme fil conducteur rend le drame plus supportable pour nous, lecteurs.

La vie des familles de mineurs, les corons, la mine elle-même sont bien « décrits », d’ailleurs le logo du Centre historique minier de Lewarde au dos du livre en est une caution.

Un album documentaire passionnant et une histoire encore tristement moderne, malgré le siècle qui nous en sépare.

Nota : Le 30 juin 2012, le bassin minier du Nord / Pas de Calais a été inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco.

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