Des corbeaux et des loups

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« L’été 1991, les Serbes, les Bosniaques, les Croates commencent à se foutre sur la gueule et vingt ans plus tard on me demande d’imaginer un monument qui ne soit ni serbe ni bosniaque ni croate pour cette guerre oubliée plus que terminée.
Seul un artiste international comme vous peut dessiner quelque chose d’intéressant, on m’a dit. Quelque chose qui ne soit pas partisan, on m’a dit. Qui prenne en compte les souffrances de tous les camps, on m’a dit. Drôle d’idée qu’un monument à la souffrance, j’ai pensé ».

enard

Pour cette gageure, Pierre MARQUES entreprend un voyage dans les Balkans, de Sarajevo à Belgrade avec Mathias ENARD.

« Très vite, avant s’impose comme seul repère, le seul but. On cherche des souvenirs d’avant, des traces de pendant. Des marques sur des façades, sur les visages ; le passé devient la seule façon de voir le présent. »

En attendant un improbable monument à la mémoire de cette récente guerre fratricide qui s’est déroulée dans l’ex-Yougoslavie, c’est à dire en Europe, à la fin du 20ème siècle, l’inclassable livre « Tout sera oublié » paru chez Actes Sud BD au printemps 2013 fait réfléchir à la notion même de monument.

Pour quoi ? Pour qui ?

Des monuments, il y en a déjà à Sarajevo :

« On y trouve des plaques ottomanes et autrichiennes, des commémorations en tous genres, pour Gavrilo Princip l’assassin de Franz Ferdinand, pour les partisans de Tito… Pour le dernier conflit, de la peinture rouge barbouillée dans les trous de mortier ; elle s’efface doucement.

Qu’est-ce qui fait la mémoire ? A Berlin ce sont des pavés de cuivre devant les maisons des déportés. Ici de la peinture où des obus sont tombés. C’est le lieu qui est marqué, l’espace et pas le temps. Le bâtiment, le paysage sont censés durer (…) »

Pour qui ?

« Les gens ? Quels gens ? Les vivants ou les morts ? S’adresser aux vivants pour les morts ? Les morts n’ont plus besoin de rien et les vivants veulent vivre en paix. La vie est le seul monument aux morts. Les histoires que les morts racontent aux vivants.« 

Mais quand la guerre est fratricide et qu’elle laisse, outre les ruines, des rancoeurs funestes ;  que désormais les montagnes seront peuplées de loups et les villes de corbeaux, faut-il pour autant tout oublier ?

Pierre Marquès a retravaillé des photos , décolorées, recolorées, repeintes dans une tonalité ni tout à fait sepia, ni tout à fait grise, mais qui donne unité et  poésie à ces images juxtaposées.

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Le livre s’ouvre sur l’atelier du peintre et se referme sur une perspective énigmatique.

Chenal  ?  Sablier géant ?

« Les corbeaux, les loups, les visages seront là un temps, la mémoire sera vivante… Jusqu’à ce que tout soit oublié… et qu’on passe à d’autres souvenirs. »

Personnellement, cela me fait plus frémir que les histoires de vampires, de zombies ou de morts-vivants…  « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. » (Bertold Brecht)

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