La décision

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La décision d’Isabelle Pandazopoulos collection Scripto chez Gallimard

9782070647965

« Louise s’est levée et tout a basculé.

– Je ne me sens pas bien…

Badaboum, interloquée, n’a eu le temps de rien.

Elle m’a juste fait signe de la suivre. C’est moi le délégué. La porte avait déjà claqué derrière Louise.

En sortant, elle a tout emporté.

Rien ne reste de l’innocence qu’on arborait ce matin là. Comme si nous avions brusquement arraché nos masques d’enfants sages, ce n’était plus un jeu, la vie en vrai nous a sauté au visage, on est devenu grands, capables de faire des choix, des bons et des mauvais, d’être courageux, lâches, lucides ou hypocrites, insolents ou soumis, des hommes honnêtes ou des monstres.

Ou tout ça à la fois. »

Louise est une star, la fille dont tous les garçons sont amoureux et que toutes les filles rêvent d’avoir pour amie.

C’est la meilleure élève du lycée, celle qui a « tout pour réussir » mais ce jour là, Louise  accouche seule dans les toilettes.

Le traumatisme est violent pour les élèves, pour les adultes qui étaient là et qui n’ont rien vu, rien deviné.

« Il m’a fallu enlever la porte de ses gonds, le corps de Louise bloquait l’entrée. Je l’ai fait, je l’ai posée dans un coin, je me suis retourné et puis j’ai vu.

Cette petite chose qu’elle avait sur son ventre.

Un bébé. »

Tous prennent la parole pour raconter ce qui s’est passé, amis, professeurs, parents, médecins.

Il y a la honte, la culpabilité, l’incompréhension.

Mathilde Beaulieu, sa mère, peut-être dans une vaine tentative de maîtriser la situation, réagit viscéralement :

« Mais il est hors de question qu’elle élève ce bébé. Elle est brillante à l’école, elle veut faire des études… C’est une évidence, elle ne voulait pas de cet enfant, son corps a parlé pour elle !

C’était un cri du cœur, Yannick a murmuré.

– C’est à elle de décider, Mathilde, il ne faut pas qu’on s’en mêle !

– Mais t’es complétement fou… Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de ce…? »

Et puis il y a Louise, seule face à son univers qui s’effondre :

« Je suis seule dans ma chambre où tu n’es pas. Seule dans mon corps, seule dans ma tête et pourtant nous sommes deux. Tu dors sans doute un peu plus loin, ailleurs je ne le sais pas, je ne sais pas encore que tu existes, je suis fatiguée, ma tête est lourde… »

Parce que cette adolescente qui vient de mettre au monde un petit garçon n’a pour toute réponse aux questions qui lui sont posées que ces mots qui provoquent la colère et l’incompréhension :

  » – Je…n’ai jamais eu…

Elle a marqué un temps comme soudain rattrapée par la gêne de le dire à voix haute :

– …de relations sexuelles. »

Louise, anesthésiée par la violence de ce qu’elle vit, qui a mal dans son cœur et mal dans son corps et qui ne comprend plus, est confrontée au mépris de ceux qui devraient l’aider :

« Je n’oublierai jamais le regard que nous a jeté Louise dans cette chambre d’hôpital. Je ne pouvais rien pour elle, je n’ai pas su l’aider. Aujourd’hui je me le reproche encore, comme si je l’avais laissée se noyer sous mes yeux, sans faire un geste vers elle. Je me suis longtemps demandé ce qu’il serait arrivé si j’avais fait semblant de la croire, en me mettant de son côté, défendant l’indéfendable pour qu’elle ne soit pas seule. Mais ça ne sert à rien, je l’ai laissée tomber, à ce moment précis, j’ai lâché mon enfant, je n’ai aucune excuse.

Je ne me le pardonnerai jamais. »

Quels mots mettre sur cette blessure ? Des mots qui raconteraient le désespoir, des mots qui demanderaient de l’aide, mais Louise ne veut plus parler, elle se dilue dans le silence, s’enferme dans une lassitude désespérée.

Et puis il y a Noé, ce petit garçon dont on ne parle pas. Pour Louise, il est l’enfant clandestin qui a colonisé son corps sans bruit pendant neuf mois, l’enfant du viol.

Pour ses parents, il est cet inconnu qui vient bousculer l’image de leur fille parfaite et de son avenir tout tracé, oubliant que Noé, qu’ils le veuillent ou non, fait maintenant partie de leur histoire.

C’est un roman extrêmement bien fait sur un sujet douloureux, malheureusement d’actualité. L’auteur le traite avec efficacité et sensibilité et nous fait partager les déchirements, les combats et les hésitations d’une jeune fille – presque une enfant – confrontée à des choix terribles sans le happy-end facile « on se réconcilie tous autour du berceau » qui lui ôterait toute crédibilité.

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