Kochtcheï l’immortel

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« Kadri Raud est une jeune Estonienne qui a émigré en France avec sa mère, à la fin des années quatre-vingt. La mort de sa grand-mère l’amène à s’interroger sur l’identité de son père, né au début de la Seconde Guerre mondiale, dans l’Estonie occupée par les Allemands. À l’histoire de sa famille font écho les lettres envoyées à la grand-mère par Liisi, une amie déportée en Sibérie par les Soviétiques, en 1941, au début d’une décennie de répression pendant laquelle l’Estonie perdit un quart de sa population. Des lettres qui jettent une autre lumière sur un mystère familial dont le tragique rejoint celui de l’Histoire. » (Katrina Kalda « Arithmétique des dieux », Gallimard 2013, 4ème de couverture)

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Katrina KALDA est née à Tallin (Estonie) en 1980 ; quelques neuf années plus tard, comme sa narratrice, sa mère émigre avec elle en France, à Calais. Pourtant, dit-elle dans une interview à « La voix du Nord » le 25 mai 2013 :

« Ce n’est pas un roman autobiographique. Le lien plus direct avec ma vie, c’est la partie qui fait place aux lettres écrites dans les années 40. Le récit est entrecoupé de correspondances. Ça m’a été inspiré d’une conversation avec ma grand-mère qui recevait des lettres d’une amie déportée en Sibérie dans les années 40. C’est une correspondance réelle, mais le contenu je l’ai réécrit pour le roman. »

On peut supposer toutefois que son récit est largement nourri de cette expérience personnelle et c’est ce qui lui donne tout son sens et toute son émotion.

Le livre s’ouvre sur un arbre généalogique et puis, à y regarder précisément, il y en a deux, un « nourri » sur quatre générations et puis un tout petit, juste un fils, son père, sa mère… Lisbeth dite Liisi. Dès la vingt et unième page du roman, apparaît cette Lisbeth, on est alors en 1945 et dans sa lettre adressée à Eda – la grand-mère de la narratrice – nous comprenons qu’elle vit en déportation.

« (…) La forêt commence à quelques mètres du baraquement et elle sépare notre monde de celui des hommes. C’est sur les terres de Kochtcheï l’immortel que nous nous trouvons. Ici rien n’est à la mesure de l’homme. Pourtant, en marchant vers la fabrique, il m’arrive de m’émerveiller en voyant les troncs hachurés des bouleaux et, sur les branches des sapins, le sautillement d’oiseaux inconnus. En contrebas de notre baraquement, coule une petite rivière qui se jette en aval dans les flots de l’Ob. Les glaces ont fondu et on entend de nouveau, après les longs mois d’hiver, le sifflement des bateaux qui nous relient au monde. »

Petit à petit, page après page, nous allons comprendre le lien entre tous les personnages. Entre temps nous aurons appris énormément de choses grâce à Kadri Raud.

A travers le cheminement de son personnage, Katrina Kalda  nous fait découvrir un peu l’histoire de l’Estonie :

« Mes livres sont nés de rencontres avec des personnes singulières, de la découverte de leur histoire, ou encore de l’envie d’évoquer tel lieu ou moment particulier : l’atmosphère des très courtes journées d’hiver ou du solstice d’été, les forêts profondes du centre de l’Estonie, la Mer Baltique prise dans les glaces. Mais c’est vrai aussi que l’histoire des années d’occupation soviétique m’interpelle et qu’il me semble que c’est une histoire qui reste assez méconnue à l’Ouest. La production littéraire qui parle de  la Seconde guerre mondiale y a beaucoup évoqué le nazisme. Le stalinisme, a lui, été, beaucoup moins traité, sans parler des décennies qui ont suivi. » (interview de Katrina Kalda pour Mondomix, 29/08/2013)

Elle nous fait sentir également ce qu’est l’exil, l’immigration, même si, dit-elle, sa propre expérience est moins noire que celle de sa narratrice.
Elle évoque également ces silences, ces non-dits, ces secrets de famille qui influencent le destin des générations suivantes, leur empoisonnant parfois la vie.
« Je regarde la nuit et une phrase curieuse me vient : à partir d’aujourd’hui, me dis-je, je vais vivre ma propre vie. A partir d’aujourd’hui, tout ce qui s’est réduit pour moi à des rayonnages de bibliothèques, à des récits mythiques et des rapports d’ethnologie, qui ne sont là que pour faire du monde un organisme à demi mort, tenu à l’écart de soi, tout cela doit se remettre à exister. Les souvenirs, les reflets de sentiments et d’expériences que l’histoire dépose dans ceux qui la traversent, et que nous nous efforçons de refouler ; toutes les choses semblables à travers le temps qui nous relient à ceux qui ont été, et nous rappellent qu’à notre tour nous sommes vivants : la chaleur de midi, chargée de brume et de poussière, le parfum sucré des fraises des bois, la forêt pleine de myrtilles et de serpents, de frayeur et d’émerveillement, d’horreur et de volupté, l’automne et son froissement d’arbres désemparés, le vol courbe des hirondelles au-dessus des maisons vides, une fenêtre ornée d’un petit pissenlit, les villes aux rues bosselées et sans trottoirs, les myosotis minuscules aux pétales bleus qu’on nomme chez nous « ne m’oublie pas« , les pierres dont les stries, roses, blanches et grises, ont été tracées à une époque lointaine que nous portons encore en nous, mais dont, pourtant, nous ne saurons jamais rien.« 
Un récit intelligent, riche et tout en finesse qu’on lit d’une traite, avant de se plonger dans l’histoire, effectivement trop méconnue, des Pays Baltes.
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