« Anne Frank au pays du manga »

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« Au Japon, Le journal d’Anne Frank demeure un best-seller vendu sous forme de manga à des millions d’exemplaires bien que les Japonais ignorent tout de l’holocauste. Mais ils s’identifient à la fillette martyre car eux-mêmes se considèrent comme les victimes absolues de la Seconde Guerre mondiale depuis Hiroshima et Nagasaki. » (4ème de couverture – Les Arènes & Arte éditions, 2013)

Le journaliste Alain LEWKOWICZ  et Vincent BOURGEAU, le dessinateur, sont partis pour le Japon afin d’essayer de comprendre sur place cette réalité apparemment antinomique. Ils étaient accompagnés du photographe Marc SAINSAUVE et ont retrouvé sur place Herminien OGAWA, lui-même franco-japonais, qui leur a servi de traducteur et beaucoup de « guide » au sens où nos trois Occidentaux ne cessent de se perdre dans un brouillard d’incompréhension, la leur et celle de leurs interlocuteurs, face à cette apparente contradiction.

[Pour ceux dont le programme d’Histoire s’est arrêté avant la Seconde Guerre mondiale, rappelons d’une part que le Japon fut l’allié de l’Allemagne du  Troisième Reich et, d’autre part, que lui-même a perpétré des massacres comme celui de Nankin en Chine en 1937 auquel Alain Lewkowicz ne cesse de faire allusion dans le livre, et que l’occupation de la Corée par le Japon entre 1910 et 1945 a été particulièrement cruelle.]

L’ introduction de Michel de Grandi, pages 4 et 5 de « Anne Frank au pays du manga » permet de mieux comprendre ce phénomène :

« Près de soixante dix ans après sa reddition, le Japon peine toujours autant à se confronter à son passé. Sa difficulté à reconnaître sa responsabilité est à la mesure de l’humiliation provoquée par les bombes atomiques de Hiroshima et de Nagasaki, la capitulation et surtout l’humiliation nationale qui ont suivi. Vaincu sur le plan militaire, occupé par les Etats-Unis, l’Etat japonais a dû notamment accepter une Constitution dont l’article 9 transforme l’archipel en une nation pacifiste. Depuis, l’amendement dudit article sert de prétexte à l’importante frange nationaliste qui réclame « le droit à la guerre » (…). De tous temps, le négationnisme a donné de la voix, sans subir de censure véritable de la part des autorités. Ce courant est apparu dans la littérature dès les années 1950 jusqu’à se loger dans les mangas, au cours d’une période plus récente. Même les livres scolaires ont servi de terreau à ces thèses ! »

Mais pourquoi donc Anne Frank ?

Au Japon tout peut devenir manga, et  les grandes oeuvres de la littérature étrangère ont fait l’objet d’un manga, comme vont le découvrir nos trois auteurs emmenés par Herminien dans le quartier des librairies de Tokyo,  Jimbocho, au même titre que des écrits aussi polémiques que Mein Kampf d’Hitler.

« Pour East Press, ce manga intitulé Waga Toso, facilite l’étude de la personnalité d’Hitler et doit donner les clefs pour « comprendre les pensées qui ont conduit à de telles tragédies ». Malgré les bonnes intentions affichées, l’ouvrage ne saurait faire oublier qu’au Japon rien n’empêche à l’esthétique nazie de se fondre parfois dans l’univers « cosplay », célèbre subculture japonaise.

(…) Des mangas sur la guerre il y en a plein, mais la guerre y est traitée de manière globale et superficielle, parfois humoristique. Les sujets qui pourraient fâcher sont occultés…« 

Herminien accompagne ensuite nos trois auteurs à Kyoto pour interviewer Makoto Otsuka. En 1971, celui-ci rencontre en Israël Otto Frank, le père d’Anne Frank, qui lui parle de sa fille et de son journal. Depuis, Makoto Otsuka n’a cessé de cultiver la mémoire d’Anne Frank et diffuser son message de paix ; pour cela il a créé un « Holocaust education center » (HEC) près d’Hiroshima pour y raconter l’histoire des juifs en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale et a supervisé une nouvelle édition du Journal d’Anne Frank en manga :

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« Nous, Japonais, avons tous lu le Journal d’Anne Frank à l’école, mais ce n’est qu’un personnage de roman et personne ne fait le lien avec la Shoah.

(…) Le système éducatif est mal fait. On n’apprend que des dates. Le fond n’est jamais abordé. (…) On nous demande juste de remplacer les trous par des dates. On ne nous demande pas de comprendre ni d’expliquer. »

Tour à tour, Alain Lewkowicz, Vincent Bourgeau et Marc Sainsauve vont faire la connaissance de personnages radicalement opposés comme le fils d’un Juste, consul du Japon en Lituanie en 1942 et d’un manifestant négationniste, d’un mangaka censuré qui a dû retirer une quarantaine de pages de son manga à propos du massacre de Nankin et d’un éditeur qui publie sans problème des mangas révisionniste et s’étonne qu’en France on puisse être « aussi définitif sur l’Histoire » (!) :

« – Tout ce que je peux vous dire c’est qu’au Japon, on peut dire ce que l’on veut. C’est pas pareil chez vous ?

Non, il y a une loi qui condamne le révisionnisme.

Ah oui ? Ça m’étonne. Je croyais que la France était le pays des libertés. Ça veut dire que je n’ai pas le droit de dire qu’il n’y a pas eu six millions de juifs morts dans les camps ?…

Non.

Etre aussi définitif sur l’Histoire… Ça m’intrigue. Je ne sais pas si en France vous avez un manuel scolaire unique, mais on Japon on en a une dizaine et les écoles choisissent. Les étudiants ne lisent pas qu’un seul manuel. C’est pour ça qu’on a plusieurs visions de l’Histoire.« 

Ils vont ensuite rencontrer une enseignante insoumise aux symboles du Japon militariste et dès lors suspendue de ses fonctions, puis un professeur de maths qui accompagne ses élèves au mémorial de la Shoah et avoue que c’est la première fois qu’il entend parler de l’Holocauste… Et pour terminer, ils se rendront au mémorial pour la paix d’Hiroshima y interviewer le directeur… qui est un Américain !

A la fin de ce reportage, auront-ils réussi à nous faire comprendre comment la mémoire d’Hiroshima peut, aux yeux des Japonais, entrer en résonance avec celle de l’Holocauste,  à travers la personnalité d’Anne Frank victime des nazis, à l’instar de Sadako Sasaki, leur fillette symbole de toutes les victimes des bombardements nucléaires ?

Cerise sur le gâteau, vous pouvez consulter toutes ces interviews, vidéos, photos et musique grâce à un QRCode ou une URL à la fin de chaque chapitre de cette BD-reportage augmentée de contenus multimédias  car :

« Arte a coproduit et accueilli sur son site arte.tv cet objet éditorial inédit, à la fois BD et web-documentaire. Une œuvre nominée pour le Grimme Online Award, le prix le plus prestigieux du journalisme allemand.

Les Arènes ont pris le relais en publiant une œuvre remaniée et enrichie. Anne Frank au pays du manga réussit l’alliance du support papier et du contenu numérique : vidéos, musiques et photos sont disponibles en complément. » (4ème de couverture)

J’espère cependant que vous serez plus chanceux que moi car tout ne fonctionnait pas et je n’ai eu accès à aucune vidéo de ce web-documentaire, sinon en allant sur internet et en regardant sur Arte .

Nota : l’actualité est venue s’imposer entre le jour de janvier 2014 où j’ai rédigé ce post et aujourd’hui : des centaines de pages du « Journal d’Anne Frank » ont été déchirées dans un certain nombre de bibliothèques de Tokyo… A méditer aussi.

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Une réponse "

  1. Bonjour,
    Merci pour cet article rendant compte d’une lecture détaillée du livre. J’espère qu’il vous a plus, même si vous n’avez pas pu tout voir.

    A ce propos, votre remarque m’intrigue :

    « J’espère cependant que vous serez plus chanceux que moi car tout ne fonctionnait pas et je n’ai eu accès à aucune vidéo de ce web-documentaire, sinon en allant sur internet et en regardant sur Arte. »

    Par quel moyen, sur quel support, avez vous essayé de voir les contenus multimédia ? Via une connexion ADSL, Wifi ou 3G ? Était-ce juste un problème de chargement ou étaient-elles inaccessibles ?

    Avez-vous essayé de flasher les QRcodes ou avez vous rentré directement les URL dans la barre d’adresse de votre navigateur – http://bit.ly/afch1 http://bit.ly/afch2 http://bit.ly/afch3 http://bit.ly/afch4 ?

    Merci

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