« Des héros ordinaires »

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Une bande dessinée actuelle pour un mouvement social vieux de quarante ans, « assassiné » en son temps afin qu’il demeurât unique en son genre…

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Les réalisateurs de ce one shot qui vient de paraître chez Dargaud sont Laurent GALANDON, le scénariste et Damien VIDAL, le dessinateur. Il s’agit d’une bande dessinée de reportage, genre que j’affectionne particulièrement car il permet de rentrer de plain-pied dans un sujet historique, social ou d’actualité, par le biais d’une fiction documentée avec sérieux. On peut en rester là mais, pour ma part, cela me donne généralement envie d’en savoir plus en cherchant sur internet, dans les ouvrages documentaires et/ou les films.

« Un scénario/document mâtiné de fiction qui raconte la prise en otage des montres Lip par les ouvriers de l’usine. 329 jours de lutte racontée à travers le prisme d’une ouvrière, Solange, d’abord réticente puis partie prenante, qui perdra tout en cours de conflit.
Une histoire qui a connu un fort retentissement à l’époque et qui résonne – hélas – avec notre actualité quasi quotidienne. » (présentation éditeur)

En effet, prémices de ce qui fait l’actualité quotidienne, les ouvriers de Lip à Besançon découvrent dans les années 1970 les premiers effets du « capitalisme financier ».

Au départ, le président de LIP, Fred Lipmann qui avait hérité de la société créée par son grand-père en 1867, décide vers la fin des années 1960 d’ouvrir le capital de l’entreprise et cède dans un premier temps un tiers puis près de la moitié de ses parts à un consortium horloger suisse, Ebauches S.A. Moins de quatre ans plus tard, Fred Lip est « remercié » par le conseil d’administration et remplacé par Jacques Saint-Esprit. Or, quand commence la bande dessinée, en avril 1973 Jacques Saint-Esprit vient de démissionner et les 1300 salariés – une majorité de femmes – découvrent que « Ebauches S.A. a décidé de se débarrasser des secteurs décolletage, armement et machines-outils ! Et de ne garder que le montage horlogerie à partir des pièces venues de Suisse pour les vendre sous [leur] marque reconnue mondialement. »

Outrés d’être pris pour des imbéciles et inquiets pour leur avenir, les salariés refusent les licenciements et le démantèlement de l’entreprise et se lancent dans la lutte collective. Le scénario de Laurent Galandon reste fidèle aux personnages et aux événements, l’évacuation puis l’occupation musclée de l’usine par les CRS, les violences à l’encontre des manifestants, les perquisitions, mais aussi la solidarité dans toute la France, etc., en les faisant raconter par un personnage fictif, Solange, jeune Lip d’abord hésitante mais qui va rapidement s’impliquer. Ce qui permet à Laurent Galandon de traiter d’un second aspect de cette lutte sociale, celui de l’émancipation des femmes malgré la pesante attitude machiste des hommes chez Lip, qu’ils soient ouvriers, cadres ou syndicalistes… Troisième thématique, l’autogestion – alternative proposée à l’époque par le P.S.U. et la CF.D.T.  à la gestion capitaliste, hiérarchisée et opaque -, mais qui ne convainc pas :

Nous sommes parfaitement capables de nous autogérer. Parmi nous, il y a des techniciens de valeur ! Des hommes et des femmes ayant de l’imagination, le sens des responsabilités et une grande honnêteté. Mais le système capitaliste aurait tôt fait de nous couler pour nous maintenir en esclavage ! »

Laurent Galandon, avant d’être scénariste, a fait des études de photographie, puis a géré une salle de cinéma d’art et d’essai, ce qui – outre les sujets qu’il défend dans ses livres – n’est sans doute pas étranger au découpage de l’histoire, au choix des cadrages et de la technique d’illustration de cette BD. En effet, Damien Vidal et lui ont choisi le noir, blanc et gris des photos et archives cinématographiques d’époque.

La bande dessinée se termine en mars 1974 avec la réouverture de l’usine dans le cadre du « plan Neuschwander ». L’utile postface rédigée en quatre pages par Claude Neuschwander  lui-même explique comment « Tout allait bien, avec l’accord des actionnaires tenus scrupuleusement au courant, lorsque, avec la crise du pétrole de l’année 1975, le patronat et le gouvernement ont considéré que les entreprises françaises allaient connaître des difficultés, qu’il allait y avoir des licenciements, et qu’il convenait de démolir LIP, devenue le symbole d’une lutte ouvrière victorieuse. » 

Pour découvrir un mouvement social unique en son genre.

 

 

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