« La guerre n’a pas un visage de femme »

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Quand on étudie la Seconde Guerre mondiale, on a le sentiment qu’il s’agit essentiellement d’une guerre d’hommes, bien que quelques Résistantes françaises aient leur Panthéon comme Lucie Aubrac ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Mais dans le livre de Svetlana ALEXIEVITCH, il s’agit de tout autre chose :

9782290344514_cb(« La guerre n’a pas un visage de femme » J’ai lu, 2004. 2016)

« La Seconde Guerre mondiale ne cessera jamais de se révéler dans toute son horreur. Derrière les faits d’armes, les atrocités du champ de bataille et les crimes monstrueux perpétrés à l’encontre des civils, se cache une autre réalité. Celle de milliers de femmes russes envoyées au front pour combattre l’ennemi nazi. Svetlana Alexievitch a consacré sept années de sa vie à recueillir des témoignages de femmes dont beaucoup étaient à l’époque à peine sorties de l’enfance. Après les premiers sentiments d’exaltation, on assiste, au fil des récits, à un changement de ton radical, lorsque arrive l’épreuve fatidique du combat, accompagnée de son lot d’interrogations, de déchirements et de souffrances. Délaissant le silence dans lequel nombre d’entre elles ont trouvé refuge, ces femmes osent enfin formuler la guerre telle qu’elles l’ont vécue. Un recueil bouleversant, des témoignages poignants.

Svetlana Alexievitch a reçu le prix Nobel de littérature en 2015. » (cf. présentation éditeur)

Près d’un million de femmes ont servi dans l’armée soviétique, mais jusque-là les récits sur la Seconde Guerre mondiale étaient historiquement dominés par les hommes. Aussi, le travail qu’a effectué Svetlana Alexievitch n’a pas été simple. Entre les hommes qui lui disent : « Est-ce qu’il n’y a pas assez d’hommes à interroger ? Pourquoi avez-vous besoin de femmes ? A quoi bon écouter leurs délires… leurs histoires de bonnes femmes…« , ceux qui recommandent à leur femme : « Raconte comme je te l’ai appris. Sans larmes ni détails idiots, du genre « j’avais envie d’être jolie, j’ai pleuré quand on m’a coupé ma tresse. » (il faut savoir que la plupart de ces volontaires n’avaient que seize, dix-sept ans, certaines plus jeunes encore) et les femmes, elles-mêmes, qui s’autocensurent : « Mais pourquoi venir me trouver, moi. Tu devrais plutôt rencontrer mon mari, il t’en raconterait… Les noms des commandants, des généraux, les numéros des unités – il se rappelle tout. Pas moi. Je ne me souviens que de ce que j’ai vécu…« .

C’est justement ça qui fait tout l’intérêt du document que nous livre Svetlana Alexievitch : ce qu’elle ont vécu.

L’une d’elles lui dit : « J’ai l’impression d’avoir vécu deux vies : une vie d’homme et une vie de femme… » et pourtant, ces/ses deux vies s’entremêlent, même si, dès le lendemain de « la Victoire », la plupart d’entre elles se sont trouvées en butte à d’autres formes de souffrance : les souffrances physiques bien sûr, dues au choc de la guerre, aux commotions, aux blessures, mais également les souffrances morales, être considérées comme des « filles-soldats » avec lesquelles il serait déshonorant de se marier, « anormales » parce qu’au lieu de donner la vie, elles ont été obligées de tuer, parfois insultées par les femmes des soldats qui les soupçonnaient d’avoir passé la guerre à coucher avec leurs maris, etc. Une vétérane raconte qu’en rentrant elle a déchiré tous ses papiers, sans réaliser qu’elle se priverait ainsi, par la suite, de toucher des allocations afin de pouvoir se faire soigner. La plupart en rentrant n’ont pas bénéficié, à la différence des hommes, d’avantages liés à leur statut, comme un appartement individuel ou des distributions de denrées alimentaires.

Et puis, petit à petit, ces femmes se transmettent les coordonnées de Svetlana Alexievitch pour parler enfin… « Je vis toujours là-bas… Au front…« ,

même si elles ont renoncé à porter leurs décorations de peur de se faire reprocher de les porter comme si elles étaient des hommes (!) « (…) après cet incident, j’ai perdu l’envie de porter mes décorations. Même si j’en suis fière »

et même si certaines voudraient pouvoir oublier car « se rappeler la guerre, c’est continuer de mourir… De mourir et encore de mourir… ».

« Qui prend la relève ? Que restera-t-il après nous ? J’enseigne l’histoire. Je suis une vieille prof. Au cours de ma carrière, on a réécrit l’histoire trois fois. Je l’ai enseignée suivant trois manuels différents… J’ai bien peur que notre vie aussi, on ne la réécrive. Pour nous, à notre place. Mieux vaut que je la raconte moi-même… Nous-mêmes… Ne parlez pas à notre place et ne nous jugez pas… ».

Contrairement à ce que peuvent dire certains détracteurs du livre de Svetlana Alexievitch, ce livre – au-delà du témoignage de femmes soviétiques (car les premiers entretiens ont eu lieu en 1985, avant la perestroïka et la dissolution de l’URSS) – est universel et bien des femmes – flouées – s’y reconnaîtront.

 

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