« Le sel de nos larmes »

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« Si les romans historiques éveillent votre intérêt, allez à la recherche des faits, des souvenirs, des témoignages personnels, engrangez tous les matériaux disponibles. C’est sur cette base que repose la fiction historique. Une fois les survivants disparus, il ne faut pas laisser la vérité disparaître avec eux.

S’il vous plaît, donnez-leur une voix. »

C’est ainsi se termine le dernier roman – historique – de Ruta SEPETYS, édité par Gallimard (collection Scripto) en 2016 : « Le sel de nos larmes »

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J’avais déjà parlé du précédent (« Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre« ) il y a quelque temps.

Le sujet de celui-ci, même si l’histoire se passe également pendant la seconde guerre mondiale, est un peu différent. Il s’agit de l’Opération Hannibal au cours de laquelle près de deux millions de civils allemands furent évacuées de Prusse-Orientale par la mer, du fait de l’approche de l’Armée Rouge. Malheureusement, plusieurs paquebots furent torpillés par des sous-marins soviétiques, dont le Wilhelm Gustloff qui transportait près de dix mille personnes, la moitié étant des enfants et des adolescents.

Ce livre lui a été inspiré par la cousine de son père qui a échappé au naufrage. Pendant trois ans, Ruta Sepetys a voyagé en Europe, lisant, enquêtant et interviewant rescapés ou descendants de rescapés, plongeurs ayant exploré l’épave, historiens, journalistes, conservateurs de musée, etc.

Puis, à travers le récit de quatre adolescents, nés chacun dans un pays différent, Ruta Sepetys raconte la plus grande tragédie de l’histoire maritime, qui fit six fois plus de victimes que le Titanic, mais dont presque personne n’a entendu parler.

« JOANA

(…) Le vieil homme ne parlait que de chaussures. Il en parlait avec un tel amour, une telle émotion qu’une femme de notre groupe l’avait baptisé le Poète de la Chaussure. La femme avait disparu le lendemain mais le surnom était resté.

– Les chaussures racontent toujours l’histoire de leur propriétaire, ajouta-t-il.

Pas toujours, rétorquai-je.

– Si, toujours. Vos bottes, par exemple. Elles sont de bonne qualité et valent cher. Ce qui me dit que vous venez d’une famille riche. Mais leur style est démodé. J’en conclus qu’elles appartenaient probablement à votre mère. Qu’une mère s’en est privée pour sa fille. Je sais donc que vous êtes aimée, mon petit. Or votre mère n’est pas ici, ce qui me permet de déduire qu’elle vous manque et que vous êtes triste, ma chère. Les chaussures racontent l’histoire de ceux qui les portent.                      

 Je fis halte au beau milieu de la route gelée et regardai le vieux cordonnier marcher d’un pas traînant devant moi. Le Poète de la Chaussure avait raison. Mère s’était sacrifiée pour moi. Quand nous avions dû fuir la Lituanie, elle m’avait emmenée sur le champ à Insterburg et avait fait en sorte que j’obtienne un travail à l’hôpital, grâce à un ami. C’était il y a quatre ans. Où était Mère à présent ? »                                                                                                              

« FLORIAN

(…) Le bruit des moteurs s’estompa. J’étais en cavale depuis des jours et des jours, et mon esprit était aussi las que mes jambes. Le prédateur s’attaque aux faibles et aux épuisés. Il fallait que je me repose. Mon allure se réduisit peu à peu à un petit trot, puis à une simple marche. A travers les arbres denses de la forêt, j’aperçus soudain un vieux cellier à pommes de terre dissimulé par des branches. Je m’y jetais.

Nouvelle détonation. »

« EMILIA

Le chevalier prussien marche en tête. Il a des secrets.

J’ai des secrets, moi aussi.

Mes jambes, fatiguées de marcher, sont douloureuses. Le lycée me manque. J’adorais mon pupitre, mes professeurs, l’odeur des crayons tout frais taillés attendant patiemment dans le plumier.

Ce jour-là, j’étais allée en classe, préoccupée par l’examen de mathématiques. Mama me taquinait souvent à ce sujet, disant que j’étais tout entière nature et chiffres, comme mon père. Je n’étais pas encore dans la cour de l’école que j’avais déjà « compris » : nos chaises et nos pupitres étaient empilés à l’arrière d’un camion ouvert ; nos manuels scolaires, grossièrement entassés, fumaient encore. Un de mes professeurs courait à ma rencontre en criant :

– Dépêche-toi, Emilia, rentre vite à la maison. Ils ont fermé le collège.

– Mais pourquoi ? lui avais-je demandé en me dirigeant vers le camion. Attendez, j’ai des affaires à prendre dans mon pupitre.

– Non, non, file chez toi, Emilia ! avait répondu mon professeur avec des sanglots dans la voix, tandis que des larmes coulaient le long de ses joues.

Les nazis prétendaient que je n’avait pas besoin de recevoir d’instruction. Les écoles polonaises étaient fermées. Nos pupitres, comme tout le reste du matériel scolaire, partaient pour l’Allemagne. Une fille allemande soulèverait-elle le couvercle de mon pupitre au fond duquel étaient cachés mes trésors ? »

Hiver 1945.

Chacun d’eux est traqué et hanté par sa propre histoire.

Ils vont affronter ensemble la faim, le froid et la peur, avant d’embarquer enfin sur le Wilhelm Gustloff.

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