« Le ventre est encore fécond… »

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Peu nous importe que cette phrase : « le ventre est encore fécond d’où a surgi la chose immonde » soit ou non la traduction littérale de la phrase de Bertold Brecht dans sa pièce « La résistible ascension d’Arturo Ui », elle est claire et reste – hélas – d’actualité.

D’ailleurs l’épilogue complet dit :

« Vous, apprenez à voir, au lieu de regarder

Bêtement. Agissez au lieu de bavarder.

Voilà ce qui a failli dominer une fois le monde.

Les peuples ont fini par avoir raison.

Mais nul ne doit chanter victoire hors de saison :

Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la chose immonde. » (Texte français d’Armand Jacob – Collection du Répertoire TNP/ L’Arche, 1959)

Lorsque Brecht écrit cette pièce en 1941, il pense que l’ascension d’Hitler aurait pu être évitée (« la résistible » ascension), mais il ne sait pas encore quelle dramatique extension cela va prendre dans toute l’Europe, jusqu’en 1945.

C’est d’une autre pièce de théâtre dont nous parle Adam JAROMIR , dans un livre illustré par Gabriela CICHOWSKA (aux éditions Des ronds dans l’O , 2017) :

« La dernière représentation de Mademoiselle Esther. Une histoire du ghetto de Varsovie »

Nous sommes en mai 1942, depuis le 16 novembre 1940, la communauté juive de Varsovie (en Pologne) est enfermée dans un ghetto. Parmi celle-ci, le Docteur KORCZAK qui dirige un orphelinat de deux cents enfants, sans moyens.

« Un vieil homme ouvre et m’annonce après m’avoir jaugé d’un coup d’oeil :

– Nous n’achetons rien.

Je souris, m’efforce de sourire.

-Il s’agit d’un orphelinat, d’une poignée d’enfants dont la vie et la santé sont en jeu… Vous pouvez aider. Avec un peu d’argent ou juste une indication…

-Des enfants…, répète-t-il, perdu dans ses pensées. Puis il disparaît dans l’obscurité et revient au bout d’un moment avec une petite pièce. Tout cela se répète. Dix à vingt fois par jour. Six fois par semaine, sauf le jour du Sabbat.

Le butin d’aujourd’hui : 50 zlotys et une promesse de 5 zlotys par mois. Pour nourrir deux cents personnes… »

Et pour les occuper jour après jour à l’intérieur de l’orphelinat, que faire ? Cours, lecture, bricolage, couture, écrire son journal, faire de la musique, cela ne suffit pas à faire reculer la faim, l’inquiétude, les souvenirs qui vous assaillent.

Alors un jour, mademoiselle Esther propose de jouer une pièce de théâtre écrite par Rabindranath Tagore, un conte des Indes, « Amal et la lettre du roi« .

« Le projet de mademoiselle Esther semble en bonne voie. Les enfants sont comme transformés. Les garçons jouent les menuisiers – j’entends le bruit de leurs marteaux -, les autres sont assis à table et font des fleurs en papier. En fermant les yeux et en entendant leurs voix joyeuses, on pourrait penser que la guerre n’était qu’un mauvais rêve. Et que nous sommes de nouveau dans notre salle à manger dans la rue Krochmalna en train de nous préparer pour la fête de Pourim. »

Trois semaines après la représentation du « Bureau de poste » de Tagore, l’orphelinat au complet est déporté à Treblinka où les 192 enfants, madame Stefa, le Docteur et leurs neufs collaborateurs seront immédiatement gazés. Mademoiselle Esther, quelques jours auparavant, avait déjà été victime d’une rafle de rue dans le cadre de « l’action de transfert » des Juifs du ghetto vers Treblinka, commencée le 22 juillet 1942.

Pendant ce temps et jusqu’à la mi-mai 1943 où Jürgen Stroop – chargé de détruire le ghetto et ses habitants – câblera à Himmler « Il n’y a plus de quartier juif à Varsovie », les archives du ghetto seront rassemblées, cachées puis enterrées en trois lots dont deux seront retrouvés en 1946 puis en 1950.

C’est à l’initiative d’un historien, Emanuel Ringelblum et du collectif qu’il avait réussi à réunir autour du projet de rassembler tous les témoignages de l’histoire de la population juive de Pologne et tout particulièrement celle emmurée dans le ghetto de Varsovie, que ces archives ont pu être sauvées.

Didier ZUILI le raconte dans une bande dessinée : « Varsovie Varsovie. Ils vont sauver les archives de l’oubli » éditée par Marabulles (Editions Marabout) en 2017.

Cette bande dessinée est un hommage à Emanuel Ringelblum, à son groupe Oyneg Shabbes et « à tous les résistants du quotidien ». Elle est complétée par un dossier historique de trois pages de Georges Bensoussan qui se clôt sur ce qu’avait écrit l’un de ces résistants, David Graber, âgé de 19 ans :

« Ce que  nous ne pouvions transmettre, nos cris, nos hurlements, nous l’avons enterré. J’aimerais vivre pour voir le jour où cet immense trésor sera découvert et fera éclater la vérité à la face du monde. Ainsi, le monde saura tout. Ainsi, ceux qui ne l’ont pas vécu pourront se rendre compte de la chance qu’ils ont eue, tandis que nous serons comme des vétérans, la poitrine ornée de médailles. Puisse ce trésor tomber dans de bonnes mains, puisse-t-il se conserver jusqu’à des jours meilleurs, pour alerter le monde de ce qui a été connu et commis au XXe siècle.« 

En 1999 ces archives ont été inscrites au Registre Mémoire du Monde de l’UNESCO.

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