« Les quatre filles du docteur March »

Par défaut

C’est le confinement et j’alterne nouveautés et relectures. N’ayant pas encore vu le film de Greta Gerwig, en attendant que la BFM puisse l’acquérir,

j’ai relu le roman de Louisa May ALCOTT : « Les quatre filles du docteur March » (Gallimard « chefs-d’oeuvre universels », 1996), une édition intégrale, illustrée par Jame’s PRUNIER, avec en contrepoint des images documentaires et des commentaires pour replacer le roman dans le contexte de l’époque.

Louisa May ALCOTT, on en a déjà parlé dans serialblogueuses car sa jeunesse a été marquée par l’environnement intellectuel et idéologique de sa famille qui fréquentait entre autres Henry David Thoreau et Ralph Waldo Emerson, à Concord (Massachusetts).

Dans une famille engagée pour l’abolition de l’esclavage et l’émancipation des femmes, Louisa May Alcott sera elle-même infirmière pendant la Guerre de Sécession.

Dans le roman, le révérend (et non docteur) March est parti, malgré son âge et sa famille, rejoindre en tant qu’aumônier les soldats de l’Union (états du Nord hostiles à l’esclavage) qui se battent contre ceux de la Confédération (états du Sud qui ont fait sécession car leur économie rurale dépend essentiellement de l’esclavage).

Si l’on s’abstrait du côté pieux et moralisateur très daté, le roman demeure très contemporain.

Tout particulièrement par sa vision des femmes, or rappelons-nous qu’il est paru en 1868, mais aux Etats-Unis.

Le chapitre sur le pique-nique avec les amis anglais de Laurie en est un bon exemple.

« L’esprit d’indépendance est de tradition en Amérique. Ici les jeunes filles qui gagnent leur vie sont respectées et admirées. » rétorque M. Brooke à la jeune Anglaise Kate offusquée.

Ou quand Madame March explique à ses filles qu’elle les veut « épanouies et heureuses (…) mariées ou célibataires » et qu’il

« ne s’agit pas d’épouser un homme parce qu’il est riche, et avoir une maison magnifique ne vous rendra pas heureuses si l’amour en est absent. L’argent est une chose utile et précieuse, et peut-être respectable quand on l’utilise à bon escient ; mais je ne veux en aucun cas que vous le considériez comme un bien qu’il faut obtenir à tout prix. »

« (…) Partagez équitablement votre temps entre le travail et les distractions pour que vos journées soient utiles et agréables, et montrez que vous comprenez la valeur du temps en l’employant à bon escient. Ainsi vous ne gâcherez pas votre jeunesse, vous pourrez vieillir sans regret et votre vie sera une réussite malgré le manque d’argent. »

Le personnage de Jo résonne également, Louisa May Alcott en fait un « tomboy », c’est à dire un « garçon manqué », qui nous rappelle presque cent ans après le personnage de Claude dans la série d’Enid Blyton, le « Club des cinq »*.

Le chapitre sur « Amy dans la vallée de l’humiliation » est intéressant à plus d’un titre car il parle de l’éducation mais aussi de la désobéissance. Amy s’est fait confisquer les citrons confits qu’elle voulait offrir à ses camarades, elle doit les jeter par la fenêtre et subir des coups de règle sur la paume de la main avant d’être mise au piquet. Au retour, sa mère lui explique qu’il était normal qu’elle soit punie puisqu’elle avait enfreint une interdiction mais que la méthode du maître est disproportionnée et détestable. Et le jour même, sa soeur va récupérer ses affaires dans la classe où Amy ne reviendra plus.

« (…) Je jugeais les héroïnes sottes, leurs amoureux fades. Mais il y eut un livre où je crus reconnaître mon visage et mon destin : Little women, de Louisa Alcott. Les petites March étaient protestantes, elles avaient pour père un pasteur et comme livre de chevet, leur mère leur avait donné non l’Imitation de Jésus-Christ, mais The Pilgrim’s Progress : ce recul ne faisait que mieux ressortir les traits qui nous étaient communs. (…) Je m’identifiais passionnément à Joe, l’intellectuelle. Brusque, anguleuse, Joe se perchait, pour lire, au faîte des arbres ; elle était bien plus garçonnière et plus hardie que moi ; mais je partageais son horreur de la couture et du ménage, son amour des livres. Elle écrivait : pour l’imiter je renouai avec mon passé et composai deux ou trois nouvelles. (…) Les rapports de Joe et de Laurie m’allèrent au coeur. Plus tard, je n’en doutais pas, ils s’épouseraient ; il se pouvait donc que la maturité accomplît les promesses de l’enfance au lieu de la renier ; cette idée me comblait d’espoir. Mais ce qui m’enchanta surtout, c’est la partialité décidée que Louisa Alcott manifestait à Joe. »

C’est Simone de Beauvoir qui l’écrit dans « Mémoires d’une jeune fille rangée ».

De la même manière, la réalisatrice Greta Gerwig a déclaré lors de la remise du USC Scripter Award : « Ce que je suis aujourd’hui serait totalement inimaginable sans Louisa May Alcott. (…) Sans Louisa, je n’aurais jamais écouté cette petite voix intérieure qui me chuchotait d’écrire. ». Quant à la productrice du film, Amy Pascal, elle aurait « aimé que Louisa May Alcott soit ici pour accepter ce prix et pour voir à quel point ses paroles sont légendaires. (…) pour beaucoup d’entre nous, il nous a donné le courage d’être ce que nous n’osions pas être en tant que femmes. » (cf. ActuaLitté, 27/01/2020)

(*) Et bien avant le film éponyme de Céline Sciamma en 2011.

So strange

Par défaut

Lucy STRANGE « Ecoute le rossignol« 

(Castelmore, 2017)

« 1919. Henrietta emménage avec sa famille à Hope House, une grande et très ancienne maison près de la mer. Ses parents et sa gouvernante étant occupés par leurs soucis, Henrietta est livrée à elle-même, avec ses livres pour seule compagnie. Elle découvre que Hope House regorge de secrets : un grenier oublié, des ombres fantomatiques et une mystérieuse lueur qui apparaît entre les arbres au fond du jardin… Une nuit, elle s’aventure dans le bois au Rossignol. Elle va y faire une rencontre qui va bouleverser sa vie…« 

Franchement, ce résumé de l’éditeur ne donne pas assez envie de lire ce roman. C’est dommage.

J’ai beaucoup aimé l’atmosphère digne des romans anglo-américains du tout début du 20ème siècle, comme « Le jardin secret » de Frances Hogdson Burnett, « Papa longues jambes » de Jean Webster ou, dans un tout autre genre, « Le vent dans les saules » de Kenneth Grahame.

Tous les ingrédients y sont : la demeure mystérieuse et son grenier secret, le phare et la mer au loin, la légère fumée qui s’élève dans le bois, et puis la mère enfermée dans sa chambre, le père absent, la nurse dévouée aux deux fillettes, la cuisinière complice. Par là-dessus se greffent un médecin aux méthodes assez glauques, un étrange boiteux…

Tout cela vu à travers les yeux d’Henrietta, dite « Henry » dont l’imagination n’a d’égale que sa bibliothèque bien fournie en auteurs contemporains : Lewis Carroll, Louisa May Alcott, Charles Dickens, mais aussi Hans Christian Andersen et autres conte(ur)s de fées. Et bientôt John Keats et son « Ode à un rossignol »

Jusque-là ce roman pourrait n’être qu’un agréable divertissement.

Mais Lucy STRANGE étoffe le personnage d’Henry qui, malgré ses douze ans, se rend non seulement compte de ce qui se trame, mais puise en elle la force d’aller contre un processus mortifère pour tout le monde.

Puise en elle, certes, mais pas seulement… je ne vous en dis pas plus.

Un roman qui aborde également la manière brutale dont furent traités les soldats revenus choqués de la Guerre de 14, les progrès de la psychiatrie, la difficile résilience après des événements traumatiques, mais aussi l’éducation des filles. Et en cela Henry, nourrie des « Quatre filles du Dr March »et admiratrice de Jo « drôle, garçon manqué et pragmatique », m’a faite me souvenir de Calpurnia, autre personnage de fille énergique qui m’avait beaucoup intéressée, refusant de se plier aux convenances étriquées et dévastatrices de l’époque.

Un coup de coeur pour cette fin d’été.