Jirô Taniguchi

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« S’il avait pu être mené jusqu’à son terme, le projet dans sa globalité aurait sans doute été l’aboutissement de ce que souhaitait réaliser depuis plusieurs années Jirô Taniguchi : raconter, dans un ouvrage à mi-chemin entre manga et bande dessinée [franco-belge], une histoire susceptible d’éveiller les consciences à la nécessité pour l’être humain d’instaurer une relation harmonieuse avec son environnement naturel. »  (cf. postface « les racines du projet » – éditions Rue de Sèvres, 2017)

Jirô TANIGUCHI « La forêt millénaire »

(Rue de Sèvres, 2017)

« Après un terrible séisme, une forêt depuis longtemps disparue émerge dans les environs de Tottori*. Un jeune garçon tout juste arrivé de Tokyo perçoit les vibrations de cette forêt et entend même les murmures de ceux qui la peuplent. »

(*) région natale de Taniguchi

Surprenant par son format à l’italienne de 24 sur 30 cm, relié, cahiers cousus, couvert d’une jaquette sur beau papier grainé, pages de garde décorées, cet album posthume (Jirô TANIGUCHI est mort en février 2017 à 69 ans) est absolument magnifique. Magnifique et terriblement frustrant… car Taniguchi et son éditeur Rue de Sèvres avaient prévu de développer l’histoire en cinq albums. Or le récit, à peine commencé, tient en une cinquantaine de pages. Heureusement la postface « Les racines du projet » de Corinne Quentin (traductrice et directrice de l’agence littéraire) et Motoyuki Oda (éditeur chez Shogakukan et responsable de la publication au Japon) et quelques pages de croquis extraites des carnets de dessin de Taniguchi adoucissent  – un peu – notre déception.

Angoulême l’avait reçu en 2015, plusieurs posts ici ont parlé de ses mangas, il nous reste à les relire inlassablement…

Juste avant cet album, j’avais lu le dernier livre d’Aharon APPELFELD traduit pour L’Ecole des Loisirs au printemps 2017 :  « De longues nuits d’été » et les deux récits se sont un peu catapultés dans ma tête.

[Oui ! Oui ! Vous avez bien reconnu sur la couverture la patte de Mélanie RUTTEN, illustratrice à laquelle le secteur jeunesse de la BFM a rendu hommage en 2016. Bravo !]

A priori, le sujet n’a rien à voir :

« Papi Sergeï, un ancien soldat devenu aujourd’hui un vieil homme aveugle, et Janek, un garçon juif placé sous sa protection, effectuent un long voyage. En toile de fond, la Seconde Guerre mondiale qui fait rage. Les deux compagnons vont de village en village pour mendier et luttent pour leur survie.

« Ce couple de héros peut faire penser, bien sûr, à une variation sur le thème “Le vieil homme et l’enfant”. On pense beaucoup aussi à La Route, de Cormac McCarthy, pour la profondeur et la simplicité du texte, des dialogues, pour sa situation apocalyptique, pour ce lien de confiance entre un homme et un enfant, dans un monde barbare.» ( cf. Valérie Zenatti, traductrice, pour la présentation éditeur)

Toutefois, ce qui frappe à la lecture du récit d’Appelfeld, comme dans son précédent livre « Adam et Thomas » paru en 2014 et inspirés tous deux de sa propre expérience de l’errance dans la forêt, c’est la nécessité absolue de connaître parfaitement cet environnement afin de s’y fondre.

« Son long service militaire avait fait de Sergueï un être de la nuit à l’ouïe fine et à l’odorat puissant, il détectait les odeurs bien avant tout le monde. Il avait un goût très développé aussi et savait aussitôt ce qui était frais ou abîmé. Son sens du toucher était bien sûr également hors du commun.

(…) Les menaces, comme nous l’avons dit, ne perturbent pas le vieux Sergueï, au contraire. Lorsque le danger surgit, tous ses membres se tendent et Janek ne le quitte pas des yeux. Après avoir bu du thé, tiré sur sa pipe et écouté un long moment les bruits du village, Sergueï dit :

– Maintenant tu peux aller chez Sonia.

Sergueï connaît bien les habitudes du village, il a l’ouïe fine et les narines aux aguets. Il sait exactement quand le danger s’approche d’eux ou s’éloigne.

(…) Ce n’est que lorsqu’ils sont dans la forêt, qui appartient à tous, que Sergueï autorise Janek à cueillir des cerises et des myrtilles. Janek aime la forêt et les fruits qui y poussent. Les animaux aussi : écureuils, biches, lapins. Tous ont une façon prudente de se mouvoir, ils font preuve d’écoute et d’attention. Il reste parfois assis un long moment pour apercevoir la silhouette d’une biche. Il arrive que des yeux bleu-vert surgissent dans un buisson : un loup.

– Grand-père, pourquoi ne dormons-nous pas dans la forêt ? Parce qu’elle est dangereuse à cause des loups ?

-Oh, les hommes qui y vivent sont bien plus dangereux : des bandits, des assassins, des êtres qui ont la haine de Dieu et des hommes. La forêt est un endroit où ils sont puissants. Ils kidnappent des gens et exigent une rançon. Lorsqu’ils ne l’obtiennent pas, ils n’hésitent pas à tuer.

  Le vieux Sergueï est très organisé. Il envisage le moindre détail avant de prendre la route : à quel endroit coule un ruisseau, quelles sont les cabanes ou les chaumières qui abritent des gens susceptibles de se montrer hostiles… »

Ils n’entrent jamais vraiment dans les villages : ils restent en lisière, dans une clairière près d’un point d’eau et se reposent sous un arbre au printemps et en été, l’hiver ils dorment dans des auberges ou des presbytères. Sergueï entraîne l’enfant à fortifier et endurcir son corps, à résister à la faim qui les tenaille et à espérer.

« Nous dormons avec nos vêtements et ce n’est qu’une fois que tout est silencieux que nous enlevons nos chaussures. Mais ne t’inquiète pas, tu vas très vite t’habituer à cette vie. Les vagabonds dont comme des soldats, toujours en alerte. Cette condition comporte cependant des petits plaisirs qui te réjouiront. »

Et comme Wataru Yamanobé dans le texte de Taniguchi, Janek entend des voix qui murmurent à son oreille des conseils ou des encouragements.

Deux très beaux récits d’apprentissage.

 

 

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Jirô Taniguchi l’homme qui dessine

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Jirô Taniguchi l’homme qui dessine

Taniguchi

Comme j’ai déjà présenté ici-même « Furari » et « Sky Hawk », deux albums parmi l’impressionnante production – de qualité – de Jirô TANIGUCHI, vous pouvez vous douter que j’en suis fan. Aussi lorsqu’en fin d’année 2012 j’ai aperçu ce nouveau livre, en flânant parmi les rayons des mangas à la librairie, je n’ai pas attendu Noël pour me l’offrir !

Il s’agit, non d’un nouveau manga, mais d’entretiens de Jirô TANIGUCHI avec Benoît PEETERS. A ceux ou celles qui ignoreraient tout de Benoît Peeters, sachez que c’est un spécialiste d’Hergé certes, mais surtout (pour moi) le complice et scénariste de François SCHUITEN pour « Les cités obscures », bandes dessinées fantastiques aux sublimes dessins d’architecture. Sur les rayonnages des albums ado, vous pouvez trouver « Mary la penchée », personnage étonnant de cette série.

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Mais revenons à TANIGUCHI ! Voici la présentation de l’éditeur, Casterman :

« Familier de longue date de l’oeuvre de Jirô Taniguchi, Benoît Peeters a mené avec l’auteur de Quartier lointain une série d’entretiens au long cours, la plupart réalisés au Japon avec le concours de Corinne Quentin pour la traduction. Il ne s’agit pas ici d’un travail journalistique, mais du dialogue approfondi de deux auteurs, qui confrontent leurs regards et leurs points de vue. Jirô Taniguchi s’y livre avec sincérité comme il ne l’avait encore jamais fait.
De nombreux éléments visuels inédits – photos, dessins, ainsi qu’un récit court en bande dessinée, encore jamais publié – viennent compléter l’ouvrage, pour en faire le grand document de référence consacré au maître japonais.« 
Au long des 192 pages, on découvre un Taniguchi sympathique et modeste, qui continue de s’interroger sur son travail qu’il pratique chaque jour depuis quarante ans. On apprend aussi qu’il travaille « à la Japonaise », avec un tantôsha omniprésent et rassurant à la fois et  des assistants :
« Dans la période où vous réalisiez jusqu’à 120 pages par mois, combien d’assistants aviez-vous ?
J’ai eu jusqu’à cinq assistants. Leurs salaires représentaient une grosse moitié de ce que je touchais. Le reste servait à payer le loyer et les frais de la vie courante. Il ne me restait parfois pas assez pour le quotidien et je ne pouvais faire aucune économie. Il m’est arrivé d’être déficitaire certains mois. Heureusement certains succès sont venus ensuite pour compenser. Même si certains auteurs vedettes gagnent beaucoup d’argent, être mangaka est souvent un métier de pauvre. C’est un métier où l’on peut être renommé et pauvre !« 
On participe à ses étonnements lorsqu’il fut invité en France pour la première fois en 1991 à l’occasion du Festival d’Angoulême alors qu’aucun de ses livres n’étaient encore traduits et aux problèmes posés au début par « la traduction » de ses mangas en français. On découvre à travers ses yeux les différences notables entre la BD européenne riche d’informations et le manga qui pratique à la fois l’ellipse et la répétition. On l’écoute parler des dessinateurs européens comme des artistes et de lui-même comme un artisan…  de ses collaborations réussies ou plus compliquées avec Moebius, Frédéric Boilet, Jean-David Morvan, du film réalisé à partir de « Quartier lointain ».
On constate que, malgré la grande diversité de son oeuvre, il existe encore des genres qu’il aimerait illustrer, comme la fantasy, la philosophie ou la poésie ou « tenter un récit dans le style shônen ».
On s’intéresse à ses méthodes de travail, repérages, documentation :

« Pour Le sommet des dieux, des passionnés de haute montagne ont trouvé la mise en scène et les attitudes très justes, étonnamment réalistes. Et j’ai même été invité à participer à un débat avec des alpinistes. J’ai été ravi que des personnes d’expérience me disent que ce que j’avais dessiné correspondait à ce qu’ils ressentaient. Je me suis dit que je ne m’étais pas trompé. Comme j’avais travaillé à partir de documents, je gardais un peu d’inquiétude, mais leurs commentaires m’ont rassuré.

C’est donc la preuve que, sans quitter votre table, vous pouvez avoir une sorte d’expérience de la montagne, essentiellement à travers le dessin…
Quand je dessinais, oui, je me mettais dans la situation de celui qui grimpe et je tentais d’imaginer ce qu’un alpiniste peut ressentir quand il est en pleine action. Ou ce que ça peut faire de ne plus rien voir autour de soi, lorsqu’il fait totalement noir. Je dessinais en essayant de visualiser tout cela de la manière la plus crédible… (…) C’est ce qu’on dit souvent du métier de mangaka : il faut être à la fois metteur en scène, décorateur, comédien, scénariste. Il faut tout assumer…« 
Je pourrais continuer encore longtemps, assise là dans l’atelier, captivée par le contenu passionnant de ces échanges entre Peeters et Taniguchi mais, en même temps, je voudrais vous inviter à tourner les pages de cet ouvrage superbe, très illustré, imprimé sur du beau papier avec des couleurs différentes selon les chapitres, pour faire votre propre miel de cette rencontre.
TANIGUCHI PORTRAIT

« Le soleil noir de la Mélancolie »

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« Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.« 

C’est drôle comme souvent, pour moi, une oeuvre fait écho à une autre.

A peine avais-je terminé ce dernier Jirô TANIGUCHI : « Les gardiens du Louvre » (publié fin 2014 par Louvre éditions et Futuropolis)

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que me revenait en mémoire ce poème* de Gérard de Nerval, « El desdichado » …

 

« Au terme d’un voyage collectif en Europe, un dessinateur japonais fait étape en solitaire à Paris, dans l’idée de visiter les musées de la capitale. Mais, cloué au lit de sa chambre d’hôtel par une fièvre insidieuse, il se trouve confronté avant tout à une forme de solitude absolue, celle des souffrants en terre étrangère, privés de tout recours immédiat au coeur de l’inconnu. Alors que le mal lui laisse quelque répit, il met son projet à exécution, et se perd dans les allées bondées du Louvre. Très vite, il va découvrir bien des facettes insoupçonnées de ce musée-monde, à la rencontre d’oeuvres et d’artistes de diverses époques, au cours d’un périple oscillant entre rêve et réalité, qui le mènera pour finir à la croisée des chemins entre tragédie collective et histoire personnelle.
Avec cet album en forme de voyage intérieur, Jirô Taniguchi nous invite à une traversée temporelle et artistique à la découverte d’un esprit des lieux, sous la houlette de quelques figures tutélaires, familières ou méconnues… Car le Louvre a ses gardiens. » (Présentation éditeur)

Comme pour le magnifique « Venise » (édité par Louis Vuitton à l’été 2014 dans sa collection « Travel books »), Jirô Taniguchi nous entraîne dans un récit qui semble être autobiographique mais nous transporte dans un monde mi réel, mi fantastique.

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Dans « Les gardiens du Louvre », Taniguchi s’évade des salles les plus encombrées de touristes pour se retrouver face à Corot peignant ses tableaux ou nous entraîne à Auvers-sur-Oise rencontrer Van Gogh…

Asai Chu, Saint-Exupéry ou la Victoire de Samothrace sont là autant de « gardiens » et de guides de ce musée qui depuis une petite dizaine d’années croise ses milliers d’oeuvres avec le regard de dessinateurs de BD.

J’avais parlé, il y a deux ans, de Bilal et ses « Fantômes du Louvre »  dans cette collection « Musée du Louvre »,  c’est là un tout autre style que le style de Taniguchi, terriblement élégant et chargé d’émotion.

Ce sont aussi des fantômes qu’y croise Taniguchi, mais sans violence, avec tendresse, comme les innombrables promenades de rêve auxquelles il nous a déjà tellement conviés.

J’en suis « fan », vous l’avez constaté,  et je ne peux que me réjouir à l’idée que cette année Jirô Taniguchi sera l’invité exceptionnel du 42ème Festival de la bande dessinée d’Angoulême qui consacrera une grande exposition à ce merveilleux mangaka « passeur » entre Orient et Occident.

 

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(*) « El desdichado » , Gérard de Nerval, extrait du recueil  « Les Chimères » (1854)

 

La villa sur la falaise

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Pour les dix ans de leur collection « écritures« , les éditions Casterman proposent une BD originale et créative. En effet, dix auteurs de pays variés (mais tous déjà édités dans la collection « écritures ») nous offrent leur version illustrée d’un « pitch » proposé par Benoît SOKAL.

[Ce synopsis peut vous inspirer aussi, c’est en cela que je le considère comme créatif.]

« Une moitié accrochée au bord de la falaise, l’autre dispersée sur la plage en contrebas, c’est ainsi que Charlotte Dorval retrouve, après 15 ans, la maison insulaire qu’elle a héritée de son père. Accompagnée de son jeune fils, elle va tenter de récupérer ce qui peut l’être, sans se laisser déborder par les souvenirs d’un passé sur lequel elle pensait avoir définitivement tourné la page.« 

Dans « La villa sur la falaise« , Cati BAUR, Nate POWELL, Hannah BERRY, SAULNE, Isabel KREITZ, Davide REVIATI, Jirô TANIGUCHI, Fred BERNARD, Gabrielle PIQUET et Kan TAKAHAMA signent leur interprétation… collant ou non à l’histoire (je pense à Taniguchi qui s’est affranchi de la consigne pour imaginer un récit de science fiction que n’importe quel prof aurait considéré comme hors sujet lors d’une composition…). La contrainte est cependant source de richesse pour la plupart des auteurs ; drôle ou sordide, émouvante ou déjantée, leur nouvelle est soutenue par des dessins eux aussi d’une grande variété : sombres, « ligne claire », manga, etc.

Le lecteur n’est pas lassé à la fin du recueil mais s’amuse à chercher comment ses auteurs préférés auraient pu – eux aussi – relever le défi.

Pour les amateurs de contraintes (?!) : l’OULIPO (ouvroir de littérature potentielle) créé en 1960 par François Le Lionnais et Raymond QUENEAU a, une vingtaine d’années plus tard, inspiré également des auteurs de bandes dessinées réunis autour de l’OUBAPO (ouvroir de bande dessinée potentielle) :

Le lien vous permet de les découvrir, de lire d’autres articles sur le sujet et, ensuite, libre à vous d’emprunter quelques BD « oubapiennes » à la médiathèque.

A l'Ouest, du nouveau…

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Ceux qui sont désorientés par le côté (trop) calme des mangas de Jirô TANIGUCHI devraient apprécier celui-ci :

« Sky Hawk » (Casterman, 2009)

« Hikosaburô et Manzô, deux samouraïs exilés aux Etats-Unis depuis la restauration de Meij (1868), vivent de leur chasse sur le territoire des Indiens Crow. Un jour, Hikosaburô porte secours à une Indienne, Running Deer, poursuivie par des chasseurs de prime. Ils sont sauvés in extremis par un groupe de guerriers Oglagla conduits par Crazy Horse. Le chef indien, fasciné par la technique de combat des deux samouraïs, les invite à rejoindre son campement pour enseigner le ju-jitsu à ses hommes. Une profonde amitié va alors naître entre eux. Devenus Sky Hawk et Winds Wolf, les deux samouraïs vont lutter aux côtés des Indiens contre les hommes blancs venus à la conquête de l’Ouest. La bataille pour sauver leur terre sacrée des Black Hills s’annonce terrible, mais ces valeureux guerriers sont bien décidés à lutter jusqu’au bout.

Avec SKY HAWK, Jirô Taniguchi nous livre un western fascinant où bushidô japonais et code d’honneur indien se retrouvent autour des mêmes valeurs. Les décors du far-west américain et le style épuré de l’auteur servent à merveille l’histoire d’une amitié improbable. » (cf. texte de présentation de l’éditeur)

Improbable… C’est sûr, encore que l’émigration japonaise vers d’autres pays débuta bien dans les années 1870, ce qui rendrait plausible cette histoire. Après… tout est dans l’art de Taniguchi de nous emporter avec ses deux samouraïs aux côtés des Indiens, et tout particulièrement de la tribu de Crazy Horse, dans cet épisode tragique de leur Histoire.

Les « Blancs », non contents d’exterminer en masse les bisons indispensables à la survie des Indiens des Plaines, violent sans cesse les accords signés entre le gouvernement américain et les Indiens à propos de leurs terres. Le but étant la main mise des colons sur tout le territoire, l’exploitation des mines d’or, la construction du chemin de fer, quitte à traverser et détruire tous les sites sacrés des Indiens comme les Black Hills où « les guerriers viennent méditer dans l’attente des révélations du Grand Esprit« .

« Dans le traité de 1868, le Gouvernement des Etats-Unis a jugé que ces montagnes étaient sans valeur et accepté que « tant qu’y pousseraient des plantes et que l’eau y jaillirait », elles resteraient la propriété des Indiens. Or Custer a transmis un rapport selon lequel les Collines Noires renfermeraient de riches gisements d’or. (…) La piste ouverte par Custer sous prétexte d’exploration est rapidement envahie par des aventuriers blancs armés, et on lui donne même le nom de « chemin des voleurs ».

Violés par les chercheurs d’or, bafoués par les envoyés du Gouvernement américain, ces traités ne servent qu’à repousser les Indiens loin de leurs terres, leur faire abandonner leur mode de vie et les parquer dans les réserves que l’on sait où ils mourront de maladies, d’alcoolisme, de dépressions nerveuses ou de suicides. Certaines tribus ont ainsi totalement disparu. Crazy Horse lui-même se résignera à se rendre en 1877 et mourra la même année dans une réserve.

En attendant, Taniguchi, dans son manga, décrit avec énergie et violence la célèbre bataille de Little Big Horn où le général Custer perdra la vie le 25 juin 1876 au « mois des herbes hautes« .

A propos du Général Custer, voici un extrait terrible – (âmes sensibles, s’abstenir) –  du film d’Arthur Penn : « Little big man » (1970)  :

Eloge de la lenteur

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Soyons clairs tout de suite : ce livre n’est pas fait pour les victimes du « speed »-quel qu’il soit !

Le personnage de ce nouveau manga de Jirô TANIGUCHI

est un promeneur : « Géomètre et cartographe, il arpente la ville, mesurant les distances, comptant chacun de ses pas, afin de dresser la première carte moderne du Japon. » (cf. le rabat de la couverture du livre chez Casterman collection « écritures »)

Ceci posé en préambule, pour le promeneur « au gré du vent » que nous sommes dans les superbes dessins de Taniguchi, tout est délicieux . Déjà, le sommaire : double page de mots (« l’orage », « les lucioles », « la lune »…) qui sonnent comme une promesse de haiku ou évoquent des détails de peintures d’Hiroshige (« la pluie », « le chat », « la neige »…). Puis chacune de ces quinze histoires, d’une dizaine de pages, prétexte à découvrir la ville d’Edo en ce début du XIXème siècle avec son architecture, ses petits métiers ou ses charmes intemporels comme la soudaine floraison des cerisiers qui ravissent encore de nos jours les Tokyoïtes et l’apparition du mont Fuji enneigé, au loin, prétexte également à rencontrer Issa, célèbre poète de l’époque et effleurer des légendes traditionnelles comme celles « du bouvier et de la tisserande » ou celle « du lapin qui habite sur la lune ». Autre élément sympathique de ce livre : le personnage de la femme de notre promeneur, intelligente, cultivée, proche de lui intellectuellement et physiquement, faite de patience et d’humour et qui n’hésitera pas à l’accompagner dans sa nouvelle quête.

En même temps que la lecture de ce manga apaisant et à mesure que s’affermit le pas de notre promeneur – inspiré sans doute du géographe Tadataka Inô (1745-1818) -, dégustez tranquillement « Les trente six vues du Mont Fuji » du peintre Hokusaï ou « Les cent vues célèbres d’Edo » d‘Hiroshige pour y retrouver quelques détails repris par Taniguchi (comme « les feux des renards à la veille du Nouvel An sous l’arbre d’Oji », « l’averse » ou « la plaine Juman-tsubo à Susaki, Fukagawa » par exemple), imprégnez-vous des poèmes de Basho, et pour achever de vous dépayser, lancez-vous dans les dessins de Florent Chavouet et ses bien actuelles cette fois « Promenades à Tokyo » (« Tokyo Sanpo« ) éditées par Philippe Picquier.

Robinson japonais

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Le naufrage d’une vie n’est pas toujours provoqué par la mer…

Dans ce manga de Hiroshi MOTOMIYA, c’est la société qui se débarrasse de ses « maillons faibles ».

Kenzô Okada trouvera pourtant suffisamment de forces – et de ressources – en lui pour revivre après sa tentative de suicide ratée ; pour survivre et même pour sauver une vie, voire deux ou trois.

« Qui sauve une vie, sauve l’humanité tout entière ». Alors c’est une belle leçon d’humanité que nous donne Motomiya à travers son personnage étonnant dont la violence intérieure contraste avec la douceur et la beauté des paysages qui l’environnent.

Papastour nous avait récemment parlé de manuels de survie. Ce manga en est un autre.

Récit initiatique d’une grande concision, puisqu’il tient en un seul volume, il n’a pas la beauté mélancolique des oeuvres de Taniguchi, il n’y a pas de violence gratuite, mais on est tenu en haleine jusqu’à la fin.

Un beau livre pour s’évader encore un peu malgré la rentrée.