"Thoreau La vie sublime"

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Quand on signe Walden, on peut difficilement s’exonérer de lire la BD sortie cet été au Lombard sur Henri David Thoreau :

    « Thoreau La vie sublime« 

réalisée par Maximilien LE ROY (pour le scénario et la couleur) et dessinée par A. DAN !

Magnifique album, servi par son élégant format (23 x 32 cm) et imprimé sur beau papier, enrichi d’un utile avant-propos de Maximilien Le Roy et de six pages documentées en fin d’ouvrage sur Thoreau, sous forme d’un entretien entre l’auteur et Michel Granger, spécialiste de la littérature américaine du XIXe siècle.

Et cependant, je suis partagée.

Dans sa préface, Maximilien Le Roy écrit à propos de l’oeuvre de Thoreau : « (…) Dès lors, elle s’adresse à qui veut s’en saisir. Et, avec l’humilité de ceux qui s’emparent d’une pensée, nous espérons la partager avec de nouveaux lecteurs. »

Je crains, justement, que cet album n’enchante que les inconditionnels de Henry David Thoreau.

Le dessin en est pourtant très lisible, certaines pages sont d’une grande sérénité rendant parfaitement les propos de Thoreau : « Il y eut des heures où je ne me sentis pas en droit de sacrifier la fleur du moment présent à nul travail soit de tête, soit de mains. J’aime une large marge à ma vie. Quelquefois, par un matin d’été, ayant pris mon bain accoutumé, je restais assis sur mon seuil ensoleillé du lever du soleil à midi, perdu en rêve, emmi les pins, les hickorys et les sumacs, au sein d’une solitude et d’une paix que rien ne troublait, pendant que les oiseaux chantaient à la ronde ou voletaient sans bruit à travers la maison, jusqu’à ce que le soleil se présentant à ma fenêtre de l’ouest, ou le bruit de quelque chariot de voyageur là-bas sur la grand-route, me rappelassent le temps écoulé. Je croissais en ces moments-là comme maïs dans la nuit, et nul travail des mains n’en eût égalé le prix. Ce n’était point un temps soustrait à ma vie, mais tellement en sus de ma ration coutumière. »

Alors qu’il s’installait pour deux ans à Walden, en pleine nature. D’autres nous rappellent que Thoreau ne fut pas qu’un contemplatif, initié en cela par son ami Ralph Waldo  Emerson, curieux de philosophie et de littérature orientales, mais qu’il a su associer la vie méditative et la vie militante.

Par exemple, il fut un abolitionniste convaincu, participant au « chemin de fer souterrain » qui aidait les esclaves à s’enfuir vers le Canada, partisan de la désobéissance civile en refusant de payer ses impôts au Gouvernement américain au moment de la guerre du Mexique. Il créa également, avec son frère John, opposé comme lui aux châtiments corporels et au bourrage de crânes en vogue dans les établissements scolaires de l’époque, une école ouverte sur la vie, tenant compte du développement psychique de l’enfant : « (…) J’entends qu’ils ne devraient pas jouer à la vie, ou se contenter de l’étudier, tandis que la communauté les entretient à ce jeu dispendieux, mais la vivre pour de bon du commencement à la fin. Comment pourrait la jeunesse apprendre mieux à vivre qu’en faisant tout d’abord l’expérience de la vie ? Il me semble que cela lui exercerait l’esprit tout autant que le font les mathématiques. « 

Mais, j’en reviens à la BD, je crains – à tort, je l’espère – que le découpage des séquences et le minimalisme du texte (même s’il correspond exactement à l’esprit de Thoreau) ne permettent pas à un lecteur qui ignore tout de Henry David Thoreau de se faire une idée complète de la biographie de ce personnage enthousiaste, qui voulait être « un homme d’abord, un Américain ensuite« , poursuivi toute sa vie par le thème de l’Indien, écologiste avant l’heure, qui inspira entre autres Gandhi et Martin Luther King.

Pour cela, il lui faudra lire la complète et intéressante postface. Espérons que tous le feront, justement ferrés par ce fort bel album !

Je m’en voudrais de ne pas en profiter pour citer un livre plus ancien, mais toujours d’actualité et toujours édité qui, le premier, parla de Henry David Thoreau aux enfants, s’inspirant de ce passage de Walden :                 « On me dit : « Je m’étonne que vous ne mettiez pas d’argent de côté ; vous aimez les voyages ; vous pourriez prendre le chemin de fer, et aller à Fitchburg aujourd’hui pour voir le pays. » Mais je suis plus sage. J’ai appris que le voyageur le plus pompt est celui qui va à pied. Je réponds à l’ami : « Supposez que nous essayions de voir qui arrivera là le premier. La distance est de trente milles ; le prix du billet, de quatre-vingt dix cents. C’est là presque le salaire d’une journée. (…) Soit, me voici parti à pied, et j’atteins le but avant la nuit. J’ai voyagé de cette façon des semaines entières. Vous aurez pendant ce temps-là travaillé à gagner le prix de votre billet (…). Au lieu d’aller à Fitchburg, vous travaillerez ici la plus grande partie du jour. »  et l’illustrant avec brio.

« Le voyage d’Henry » de D.B. JOHNSON (réédité en 2001 par Casterman dans sa collection « Les albums Duculot »).

« Les quatre filles du docteur March »

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C’est le confinement et j’alterne nouveautés et relectures. N’ayant pas encore vu le film de Greta Gerwig, en attendant que la BFM puisse l’acquérir,

j’ai relu le roman de Louisa May ALCOTT : « Les quatre filles du docteur March » (Gallimard « chefs-d’oeuvre universels », 1996), une édition intégrale, illustrée par Jame’s PRUNIER, avec en contrepoint des images documentaires et des commentaires pour replacer le roman dans le contexte de l’époque.

Louisa May ALCOTT, on en a déjà parlé dans serialblogueuses car sa jeunesse a été marquée par l’environnement intellectuel et idéologique de sa famille qui fréquentait entre autres Henry David Thoreau et Ralph Waldo Emerson, à Concord (Massachusetts).

Dans une famille engagée pour l’abolition de l’esclavage et l’émancipation des femmes, Louisa May Alcott sera elle-même infirmière pendant la Guerre de Sécession.

Dans le roman, le révérend (et non docteur) March est parti, malgré son âge et sa famille, rejoindre en tant qu’aumônier les soldats de l’Union (états du Nord hostiles à l’esclavage) qui se battent contre ceux de la Confédération (états du Sud qui ont fait sécession car leur économie rurale dépend essentiellement de l’esclavage).

Si l’on s’abstrait du côté pieux et moralisateur très daté, le roman demeure très contemporain.

Tout particulièrement par sa vision des femmes, or rappelons-nous qu’il est paru en 1868, mais aux Etats-Unis.

Le chapitre sur le pique-nique avec les amis anglais de Laurie en est un bon exemple.

« L’esprit d’indépendance est de tradition en Amérique. Ici les jeunes filles qui gagnent leur vie sont respectées et admirées. » rétorque M. Brooke à la jeune Anglaise Kate offusquée.

Ou quand Madame March explique à ses filles qu’elle les veut « épanouies et heureuses (…) mariées ou célibataires » et qu’il

« ne s’agit pas d’épouser un homme parce qu’il est riche, et avoir une maison magnifique ne vous rendra pas heureuses si l’amour en est absent. L’argent est une chose utile et précieuse, et peut-être respectable quand on l’utilise à bon escient ; mais je ne veux en aucun cas que vous le considériez comme un bien qu’il faut obtenir à tout prix. »

« (…) Partagez équitablement votre temps entre le travail et les distractions pour que vos journées soient utiles et agréables, et montrez que vous comprenez la valeur du temps en l’employant à bon escient. Ainsi vous ne gâcherez pas votre jeunesse, vous pourrez vieillir sans regret et votre vie sera une réussite malgré le manque d’argent. »

Le personnage de Jo résonne également, Louisa May Alcott en fait un « tomboy », c’est à dire un « garçon manqué », qui nous rappelle presque cent ans après le personnage de Claude dans la série d’Enid Blyton, le « Club des cinq »*.

Le chapitre sur « Amy dans la vallée de l’humiliation » est intéressant à plus d’un titre car il parle de l’éducation mais aussi de la désobéissance. Amy s’est fait confisquer les citrons confits qu’elle voulait offrir à ses camarades, elle doit les jeter par la fenêtre et subir des coups de règle sur la paume de la main avant d’être mise au piquet. Au retour, sa mère lui explique qu’il était normal qu’elle soit punie puisqu’elle avait enfreint une interdiction mais que la méthode du maître est disproportionnée et détestable. Et le jour même, sa soeur va récupérer ses affaires dans la classe où Amy ne reviendra plus.

« (…) Je jugeais les héroïnes sottes, leurs amoureux fades. Mais il y eut un livre où je crus reconnaître mon visage et mon destin : Little women, de Louisa Alcott. Les petites March étaient protestantes, elles avaient pour père un pasteur et comme livre de chevet, leur mère leur avait donné non l’Imitation de Jésus-Christ, mais The Pilgrim’s Progress : ce recul ne faisait que mieux ressortir les traits qui nous étaient communs. (…) Je m’identifiais passionnément à Joe, l’intellectuelle. Brusque, anguleuse, Joe se perchait, pour lire, au faîte des arbres ; elle était bien plus garçonnière et plus hardie que moi ; mais je partageais son horreur de la couture et du ménage, son amour des livres. Elle écrivait : pour l’imiter je renouai avec mon passé et composai deux ou trois nouvelles. (…) Les rapports de Joe et de Laurie m’allèrent au coeur. Plus tard, je n’en doutais pas, ils s’épouseraient ; il se pouvait donc que la maturité accomplît les promesses de l’enfance au lieu de la renier ; cette idée me comblait d’espoir. Mais ce qui m’enchanta surtout, c’est la partialité décidée que Louisa Alcott manifestait à Joe. »

C’est Simone de Beauvoir qui l’écrit dans « Mémoires d’une jeune fille rangée ».

De la même manière, la réalisatrice Greta Gerwig a déclaré lors de la remise du USC Scripter Award : « Ce que je suis aujourd’hui serait totalement inimaginable sans Louisa May Alcott. (…) Sans Louisa, je n’aurais jamais écouté cette petite voix intérieure qui me chuchotait d’écrire. ». Quant à la productrice du film, Amy Pascal, elle aurait « aimé que Louisa May Alcott soit ici pour accepter ce prix et pour voir à quel point ses paroles sont légendaires. (…) pour beaucoup d’entre nous, il nous a donné le courage d’être ce que nous n’osions pas être en tant que femmes. » (cf. ActuaLitté, 27/01/2020)

(*) Et bien avant le film éponyme de Céline Sciamma en 2011.

Une vie dans la forêt

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Alabama Moon de Watt Key (traduit de l’américain par Maïca Sanconie)

Bayard jeunesse – collection Millézime – novembre 2010

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Moon Blake, dix ans, ne connaît que la vie dans la forêt en compagnie de son père. Une vie sauvage et rudimentaire, faite de chasses et de cueillettes, d’une connaissance intime de la nature toujours respectée. Un jour, son père décède, les propriétaires forestiers se rapprochent. Moon décide de se débrouiller seul et de fuir vers l’Alaska où son père lui a promis qu’il trouverait des gens qui « détestent le gouvernement ». Evidemment, les autorités vont s’obstiner à enfermer Moon dans des institutions censées le civiliser. En compagnie de deux autres orphelins, Moon s’échappe et repart dans la forêt. Mais la vie à plusieurs, surtout avec un petit malade, n’est pas aussi facile…

Je m’attendais à un roman beaucoup plus doux, non pas bucolique mais heureux, un peu à la Stand by me. Il est en réalité âpre et dur, fortement émouvant. Moon se comporte de manière instinctive, presque naïve de notre point de vue, puis soudain bluffante dès qu’il s’agit de survivre en pleine nature : on l’adopte très vite. Quoique narrateur, il exprime relativement peu ses sentiments et de fait, j’ai mis un certain temps à deviner les effets pervers du formatage opéré par son père. L’adulte compréhensif qui saura le convaincre de se laisser apprivoiser intervient tard (très bien pour l’effet de réalisme), mais surtout rapidement. J’ai craint alors le happy end facile ; que nenni, on peut verser sa petite larme jusqu’à la dernière page. C’est beau, c’est tendre, et les laissés-pour-compte sont complètement réhabilités. Dans une Amérique toujours fasciné par Thoreau, Alabama Moon, sorte de Into the wild à l’envers qui se mâtinerait de composantes sociales et affectives, fait mouche dans nos cœurs.

Le film, sorti uniquement aux Etats-Unis en 2009 (parution du livre en 2006), s’imposait presque pour ce road-movie enfantin plein d’émotions :