Archives d’Auteur: vesperr

Anatomie d’un soldat

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Anatomie d’un soldat

de Harry Parker

chez Christian Bourgois

« Mon numéro de série est le 6545-01-522. J’ai été déballé d’un étui en plastique, puis ouvert, contrôlé et réassemblé. Un marqueur noir a écrit sur moi : BA5799 O POS et j’ai été mis dans la poche de la cuisse gauche du pantalon de treillis de BA5799. C’est là que je restais : cette poche était rarement ouverte.

J’ai passé huit semaines, deux jours et quatre heures dans cette poche. On n’avait pas encore besoin de moi. Je glissais contre la cuisse de BA5799, de-ci de-là, de-ci de-là, en général lentement mais parfois vite, en bondissant dans tous les sens. Et il y avait du bruit : des détonations et des craquements, des gémissements aigus, des cris d’excitation et de colère. »

BA5799 est, au-delà de l’inhumanité et la sécheresse de cette suite de chiffres, un homme : Tom Barnes.

Tom Barnes est un soldat, comme ceux que l’on voit aux infos : ils courent dans la poussière de pays inconnus, avancent courbés derrière des murets de pierre sèches à l’autre bout du monde, vont rétablir l’ordre ou créer un subtil désordre au hasard de ce que leur demande leur pays.

Ce sont des silhouettes impersonnelles, on devine à peine leur visage, derrière les lunettes, à l’ombre du casque, et leurs corps épaissis par les tenues de combat sont partiellement dissimulés par les armes qu’ils portent.

Lorsque Barnes part en opération il est bardé d’un matériel sophistiqué qui doit lui permettre de mener à bien sa mission.

Tous ces objets qui l’entourent de près ou de loin vont nous faire le récit détaché de leur participation inconsciente à ce qui qui va se produire le 15 août à 6h18.

Car ce 15 août à 6h18, Barnes saute sur une mine.

« Je suis resté accroché à lui quand il est revenu, quand il a retrouvé une activité cardiaque et que son cœur défaillant s’est remis à battre. J’étais toujours là quand ils ont suspendu la poche de sang au-dessus de BA5799 et qu’ils ont coupé le restant de sa jambe.

Et ensuite, j’ai été détaché et desserré, et je n’étais plus là : BA5799 n’avait plus besoin de moi.

Mon numéro de série est le 6545-01-522. Je me suis retrouvé au fond d’un baquet pour déchets médicaux, puis on m’a brûlé. »

Du sac d’engrais qui a servi à la fabrication de la bombe qui lui a arraché la jambe, à la sonde enfoncée dans sa gorge qui lui a permis de survivre, de la scie oscillante qui lui ampute la jambe à la prothèse qui va lui permettre de remarcher, l’utilisation de tous ces éléments tisse autour de Barnes un faisceau de trajectoires aléatoires qui l’amènent jusqu’à l’horreur.

Et ce sont ces objets inanimés qui nous font découvrir le quotidien effrayant et poignant de ce soldat.

Magnifique roman !

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T’arracher

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T’arracher

de Claudine Desmarteau

aux Éditions Thierry Magnier

«  Je tiens pas en place. C’est comme si tout l’intérieur me démangeait. Le manque de Toi a accouché d’une bête furieuse qui s’agite en grondant dans mes boyaux. J’ai envie de mordre. De tout déchirer à coups de sabre. Je suis devenue un chien enragé. On en guérit de la rage ? Non. Si t’as pas été vacciné à temps c’est mort. »

Lou 17 ans aimait furieusement, la réciproque ne semble pas évidente, et cette histoire qui la rendait belle, invincible qui lui donnait envie de dévorer la vie vient de se terminer dans les cendres d’un brasier vite consumé.

De l’objet de la passion on ne saura pas grand-chose, on sent que pour lui c’est une affaire réglée et qu’il est rapidement passé à autre chose. Curieusement Lou ne parle ni de tendresse, ni de complicité ni de moments de bonheur partagés. Elle l’avait « dans la peau » ce qui comme dans toutes les histoires d’amour se traduit par l’élan irrationnel, inexplicable qui mêle deux épidermes.

Alors elle se consume dans les déchirantes sensations du manque et des questionnements stériles

pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Le flux et le reflux de ses souvenirs la ballotte entre regrets et haine, tout est blessure, les amis, le lycée, la famille.

«  J’évite les miroirs. Je me fais peur. A quel point j’ai une sale gueule, je le lis dans le regard des autres même s’ils ne disent rien. J’ai l’impression d’être à poil quand ils me dévisagent, ces cons.

Me font chier. Tous. Rien à leur dire. J’arrive plus à faire semblant.

Cette envie de chialer qui monte sans raison particulière . Elle est passée où, Lou ? C’est qui cette loque transparente ?

Je suis en train de sombrer et ça crève les yeux.  »

Le rythme du roman est à la mesure de la haine que ressent l’héroïne pour tout ce qui l’entoure. Il n’y a pas de pause dans cette douleur et dans ce vertige d’autodestruction.

C’est cru, violent, parfois dérangeant comme un chagrin d’amour.

La Maison des Morts

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La Maison des Morts

de Sarah Pinborough

chez Milady

Dans le dortoir 4 Toby est un peu le chef, un peu le père ou le frère qui aide à vaincre la peur.

Car Will et Ashley, Louis et Jake, et tous les pensionnaires du manoir essaient tout au long du jour de survivre à cette torture. Qui va disparaître cette nuit et partir pour le Sanatorium ?

Ils sont ici parce qu »un test sanguin régulièrement pratiqué sur l’ensemble des moins de 18 ans repèrent les porteurs actifs du Gene Déficient et les envoient directement sur cette île perdue.

«  Même quand il vit la camionnette stationnée devant chez lui, à l’endroit où son père se garerait en rentrant du travail, il ne fit pas le rapport.

Ce fut lorsqu’il entendit les cris de sa mère qu’il comprit enfin. Trop tard. De toute façon, il faisait trop chaud pour courir.  »

La fuite est impossible, garçons et filles sont happés par un engrenage infernal et arrivent dans ce lieu étrange dirigé par la Matrone.

Il y a des professeurs qui leurs donnent des cours , des infirmières qui distribuent des somnifères et cette attente mortelle : quand les symptômes vont-ils apparaître ?

 »  Ils disent que ça fait saigner les yeux. Qu’ils sortent presque de leurs orbites et qu’après du sang coule.

– Qui dit ça ?

– Des gens. Je l’ai entendu.

-T’inventes.

– Non, pas du tout, proteste Will. Pourquoi j’inventerais un truc pareil ? Je te dis que je l’ai entendu quelque part. D’abord on devient fou, puis les yeux se mettent à saigner. Je crois même que la peau saigne.

– C’est vraiment n’importe quoi !

-Taisez-vous et dormez ! Dis-je en roulant sur le coté.  »

Chacun gère sa terreur comme il le peut : Toby s’enferme dans une indifférence et un cynisme de façade Ashley se tourne vers Dieu tous sont rongés par la terreur.

Un jour deux vans noirs se garent devant le manoir, c’est la procédure habituelle, mais cette fois dans le groupe de nouveaux arrivants hébétés il y a Clara.

Clara va fissurer les murs de la maison. Pour elle le Sanatorium n’est pas une fatalité, il faut fuir et vivre.

C’est vraiment un excellent roman. L’absence d’informations rend ce huis clos d’autant plus étouffant, on ressent presque la peur des personnages . Que se passe-t-il la nuit dans le sanatorium ?

Qu’est-ce que ce gène ? Pourquoi les parents ne se rebellent ils pas ? Quelle est cette société qui envoie ses enfants à la mort dans l’indifférence générale ?

Il n’y a aucune réponse, juste la mort inéluctable.

Un vrai coup de cœur.

Le monstrologue

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Le monstrologue

de Rick Yancey

chez Laffont

Will Henri, le narrateur, a 12 ans . Il a été recueilli par le Dr Pellinore Warthrop.

Le docteur Warthrop est un scientifique reconnu et estimé dans un cercle d’initiés très retreint grâce à ses talents dans une sombre discipline la monstrologie.

Il était idolâtré par le père de Will Henri , son très zélé serviteur. Celui ci est mort avec sa femme, sous les yeux de leur fils, dans des conditions effroyables.

Will Henri est un survivant et il est devenu à son tour l’aide de Warthrop.

De curieux liens se sont créés entre le scientifique et l’enfant. Will Henri est malmené, traité parfois comme un domestique, parfois comme un assistant indispensable et sans jamais prendre en compte son jeune âge Warthrop le fait assister à toutes ces « études scientifiques ».

Ce qui inclus exploration de tombes, dissections de cadavres et ….. meurtres !!!

Car il se passe de drôles de choses dans la maison d’Harrington Lane.

«   Sur la table était étendue une jeune fille, son corps partiellement caché par la forme nue enroulée autour d’elle. Une jambe massive s’étalait en travers de son torse, un bras sur sa poitrine. Sa robe blanche d’enterrement était souillée de l’ocre distinctif du sang séché, dont la source était évidente : il lui manquait la moitié du visage, et en dessous, je voyais les os à nu de son cou. Avec effarement, je songeai que son corps semblait avoir été taillé à la hache. »

Les cadavres s’empilent, des ombres cauchemardesques hantent la ville.

Oula ! Âmes sensibles s’abstenir ! Lu d’une traite tant ce roman est inventif, avec un rythme frénétique, et des personnages particulièrement immondes  : voir l’onctueux Dr Starr le directeur du sanatorium de Motley Hill d’où les pensionnaires disparaissent régulièrement dans l’indifférence générale ou encore l’infâme Dr Kearns qui passe vraiment les bornes de la cruauté et du cynisme !

J’ai adoré.

J’ai avalé un arc-en-ciel

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J’ai avalé un arc- en-ciel

de Erwan Ji

chez Nathan

Dans tous les collèges et les lycées du monde il y a des usages à respecter : ignorer superbement les « bébés » qui arrivent, pendant que ceux-ci lorgnent, envieux, les « affranchis » prêts a partir vers d’autres horizons.

Qui n’a pas déjà regardé, attendri, un minuscule « sixième » le jour de la rentrée avec la tête qui dépasse à peine ou pas du tout d’un énorme sac de classe ?

Donc dans le lycée de Capucine il y a :

-Les freshmen autant dire les nouveaux-nés ;

-Les sophomores déjà dégourdis ;

-Les juniors sur l’avant-dernière marche du podium ;

-Et enfin les seniors, ceux qu’on admire de loin.

« Ça me fait drôle  de repenser à ça, parce que cette année c’est mon tour. Cette année, je serai tout en haut de l’échelle alimentaire. Être senior, ça va être un peu comme si on était des ours bruns. On sera des prédateurs alpha, on mangera beaucoup, on sera léthargiques pendant l’hiver, et puis on verra souvent deux mâles se battre pour une femelle. »

Capucine, dite Puce, a 17 ans. Elle est née en France et habite l’Etat du Delaware  aux États-Unis, rien d’exaltant mais comme elle dit fort justement :

« Faut pas exagérer. On ne peut pas se plaindre de vivre dans le Delaware quand il y a des endroits qui s’appellent Gaza, Soudan ou Corée du Nord. »

Elle a :

-Un père français, so cute, auteur culinaire ;

-Une mère américaine, amazing, prof de français ;

-Un chien, Hercule, such a cutie ;

-Et a nice little cat, Sacrebleu.

(Et je suppose que les puces de Sacrebleu et d’Hercule sont également adorables !)

Elle va dans un magnifique « college prep » aux tarifs prohibitifs, mais cette brave petite a obtenu une bourse au mérite qui lui permet de frayer avec l’élite.

Ses ami(es) sont formidables, seule ombre au tableau : le beau Ben, dont elle était amoureuse, a dû déménager.

Alors me direz-vous, pourquoi 383 pages pour décrire un bonheur sans nuage, n’est-ce pas un peu crispant ?

Point du tout ma bonne dame ! D’abord parce que parfois l’humour, la tendresse, l’amour sont bienvenus (et là pour le coup pas d’inceste, ni de viol, pas de drogue ni de suicide, pas de harcèlement ni de dépression) et ouf ça fait du bien parfois !

Et que  Puce tient un blog qui nous raconte sa dernière année de lycée, la nostalgie de ces mois d’insouciance avant le grand saut dans l’inconnu : l’université.

Les ami(es) vont s’éparpiller dans le pays voire dans le monde, et ceux qu’on côtoyait tous les jours vont devenir de vagues souvenirs.

Certains vont réussir leurs études, d’autres vont rester sur le bord du chemin, certains vont fonder des familles et d’autres resterons seuls, et ce qui les réunira sera le souvenir de ces quelques années qu’ils ont passées ensemble dans la sécurité de ce lycée.

Et puis… Il y a l’histoire d’amuuuuuuurrrr !

Et rien que pour elle j’ai aimé ce roman.

Un enfant de pauvres

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Un enfant de pauvres

de Christophe Honoré et Gwen Le Gac

chez Actes Sud junior

 »  On ne devient pas pauvre du jour au lendemain, mais c’est du jour au lendemain qu’on décide qu’il faut faire attention à l’argent. Je ne comprenais pas grand-chose à l’argent quand j’avais huit ans. Je me doutais qu’un blouson coûtait plus cher qu’un tee-shirt. Mais j’étais incapable de mettre un prix sur les choses. J’ai appris. Quand je dis j’ai appris, ça signifie que principalement , j’ai appris à dire  » non ».

Une vie « normale », des parents aimants, un appartement avec les palmiers sur le balcon, les vacances, le centre aéré avec les copains. Et puis insidieusement la gêne s’installe et le monde rétrécit.

Le centre aéré devient trop cher, l’appartement se vide de peu à peu de tout se qui faisait son attrait. On trie l’indispensable et le superflu en ce disant qu’on peut se séparer d’un tableau, d’un vase, ou d’un tapis. On fait du cocon familial une coquille vide mais que faire d’autre quand le il n’y a plus de salaires à la fin du mois.

Le chômage est là et tout devient un luxe inaccessible.

Bientôt l’indispensable disparaît à son tour et le couple ne résiste pas au désespoir.

«  On a tout étalé sur le trottoir, tout ce qui nous restait. Ma mère a dit : «  Et voila, notre vie tient sur deux mètres carrés ! »

Il y avait une cocotte-minute, un grille-pain, des cendriers, des lampes de chevet, des housses de couette, une gaufriere, un appareil à raclette, une machine à coudre, des coussins, une valise, un panier de pique-nique en osier, des rideaux, des livres, des DVD, un miroir, des paires de chaussures, des écharpes, des serviettes de toilette, un porte-manteau, un guéridon peint en rouge, les palmiers, mon vélo…  »

Pour Enzo la pauvreté est l’apprentissage de la solitude et de la honte.

Être pauvre c’est se couper des autres , s’extraire du monde des actifs, de ceux qui partent tous les matins vers l’eldorado : un travail.

C’est refuser les invitations qu’on ne pourra rendre par manque d’argent et parce qu’on a honte de l’endroit dans lequel on vit.

C’est faire les courses avec une calculette : farine, pâtes, huile … ah zut c’est fini !

C’est regarder autour de soi l’envie au ventre.

C’est la frustration de se dire toujours non et non et encore non ce n’est pas pour nous.

Le texte est très sobre et les illustrations et photos magnifiques.

C’est un très bel album nécessaire.

A la poursuite de ma vie

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A la poursuite de ma vie

de John Corey Whaley

chez Casterman

«  Je préfère vous raconter l’histoire d’un garçon revenu d’entre les morts qui, à son réveil, a découvert qu’il lui fallait vivre une seconde fois. Çà aurait pu arriver à n’importe qui. A vous, pourquoi pas ?

Et comme moi, vous auriez essayé de reprendre le cours de votre première existence sans réaliser qu’elle avait pris fin à jamais.  »

Travis Coates est mourant, victime d’une une leucémie aiguë  si foudroyante qu’aucun traitement n’a été possible.

Mais son médecin lui propose un pari certes risqué mais porteur d’espoir : la cryogénisation.

Risqué car même si les progrès de la médecine permettent éventuellement de renaître frais et dispo dans, mettons 50 ans ans, le patient risque de se retrouver un peu seul, voir seul rescapé d’une humanité promise à un sort incertain ( pollution, tempêtes tsunamis fonte de la banquise etc, etc. bonjour le stress).

De plus le cas de Travis est un peu spécial : son corps étant totalement envahi par la maladie on lui propose:

1 la cryogénisation, d’accord mais seulement de la tête ?!

donc

2 la décapitation et la greffe possible mais lointaine sur un corps sain. (et si il n’y a pas de corps ???)

Beurk, beurk, beurk.

Travis qui pense que tout ceci n’est que fumisterie accepte .

Ses parents, son meilleur ami Kyle, sa petite amie Kate sont à son chevet. Chacun prononce les dernières paroles (dont Kyle qui avoue son homosexualité à Travis pensant que le secret serait gardé indéfiniment !!! lol).

Et surprise, surprise la version masculine de la belle au bois dormant se réveille un chouia plus tôt que prévu soit 5 ans après … Bonne nouvelle on a greffé sa tête sur un corps de surfeur digne d’Alerte à Malibu mais si Papa et maman pleurent de joie Kate et Kyle ne sont pas au rendez vous.

Que s’est-il donc passé pendant ces 5 ans d’absence ?

Car si Travis a l’impression de s’être normalement endormi dans son lit et de se réveiller après une bonne nuit de sommeil prêt à sauter dans son jean pour aller au lycée la réalité va très vite le rattraper .

Le sujet est certes inédit mais ne relève pas du fantastique: si ce procédé est interdit en France il est légal aux États-Unis.

En 2016 un juge de la Haute Cour de Londres a autorisé la cryogénisation d’une jeune fille britannique de 14 ans décédée d’une grave maladie en attendant l’ hypothétique découverte médicale qui la sauvera peut être dans le futur.

Que devient-on lorsque l’on se réveille 50 ans après et que famille, amis, repères ont disparu.

Comment vivre dans une société dont on ne connaît plus les codes ?

Si le roman est écrit sur le mode léger et plein d’humour et fait l’impasse sur le désespoir et la souffrance il pose de vraies questions .

Intéressant !