Archives d’Auteur: walden87

Fantastiques robinsons

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Ils ont deux cents ans d’écart et bien d’autres différences, toutefois j’ai envie de vous parler des deux en même temps.

« Le Robinson suisse » qui a peut-être fait rêver enfants, vos parents et grands-parents, vient d’être réédité par les éditions La Joie de Lire dans une version adaptée par Peter STAMM, traduite par Lionel Felchlin et illustrée par Hannes BINDER dont les gravures en noir et blanc lui conviennent superbement.

Le texte originel, édité en 1812, avait été écrit par un pasteur suisse, Johann David WYSS pour ses quatre garçons. A la différence du Robinson de Daniel De Foe, adulte et solitaire – du moins jusqu’à l’arrivée de Vendredi -, J.D. Wyss fait échouer une famille entière sur une île déserte.

« Une famille suisse – le père, la mère Katharina et leurs quatre fils (Fritz, Ernst, Jack et Franz) – s’échoue sur une île déserte. Seuls survivants d’un naufrage, ils parviennent à sauver un certain nombre d’animaux et d’objets de l’épave. Ils vont vivre de chasse, de pêche et de cueillette, mais aussi domestiquer des animaux sauvages, cultiver des champs et construire toutes sortes d’outils, de bateaux et de cabanes. Ils vont aussi devoir affronter des animaux dangereux – boa, lion, tigre, ours… Au fil des années, ils font de cette île sauvage un petit paradis. Dix ans plus tard, ils y rencontrent une jeune Anglaise naufragée, Miss Jenny. Un navire aborde finalement dans l’île et la famille doit choisir : rester et fonder la colonie de la Nouvelle-Suisse, ou tout abandonner et rentrer en Europe… » (Présentation éditeur)

Peter STAMM a pris quelques libertés avec le texte qui nous le rendent plus fluide à lire, deux cents ans après. Il a condensé les 59 chapitres, supprimé quelques animaux et quelques plantes improbables sur l’île, imaginé la rencontre de Fritz avec un autre naufragé, mais l’esprit de J.D.Wyss demeure :

« entreprise formatrice d’un précepteur éclairé au sein de sa famille. Tandis que les jeunes écoutaient attentivement l’histoire captivante, il leur disait ses quatre vérités. (…) Pour lui, l’homme est prédisposé au bien et à la raison. Ces prédispositions se développent à travers l’enseignement et l’exemple de vie. Dans le roman, les parents agissent ainsi envers leurs enfants, et le pasteur Wyss l’a fait avec ses fils par le biais du roman. La raison et la sagesse, l’habileté et l’imagination distinguent l’esprit sensé. Ces qualités lui permettent de survivre dans la forêt vierge. Mais la bonté tout aussi naturelle de l’être humain prévient la querelle et la jalousie ; elles font place, sous les encouragements attentionnés des parents, à la concorde et à la serviabilité. » (cf. postface de Peter von Matt)

La famille tire parti de tout ce qu’elle découvre, grâce à l’extrême ingéniosité de chacun, ses souvenirs, son expérience, mais également grâce à la bibliothèque sauvée du naufrage :

« Nous possédions un assez grand nombre de livres qui avaient appartenu en partie à nous-mêmes, en partie au capitaine ou aux officiers. La plupart d’entre eux étaient des récits de voyage et des ouvrages d’histoire naturelle, illustrés en couleurs, qui nous permettaient d’apprendre beaucoup de choses. Il y avait en outre quelques cartes marines, des instruments mathématiques et astronomiques, et même un globe terrestre. Nous avions aussi pris sur l’épave des dictionnaires et des romans en plusieurs langues. Nous passions les longs jours de pluie à nous familiariser avec différentes langues pour nous faire comprendre si, un jour, un bateau devait aborder notre île. Tout le monde apprenait le français. Katharina et les deux aînés s’intéressaient aussi à l’anglais et au hollandais. Ernest avait déjà eu des cours de latin à l’école et poursuivait ses études ici. Cette langue rendait surtout service pour lire des livres scientifiques et médicaux. »

Bibliothèque et petit musée d’histoire naturelle constitué au fil des découvertes de la faune, la flore et la géologie de l’île, tout cela prend place dans les différentes « résidences » de la famille.

Au départ simple abri de toile avec des matelas de mousses et d’herbes, puis la fameuse cabane dans les arbres qui a fait rêver des générations d’enfants mais sera remplacée après la saison des pluies par la maison dans la grotte, plus tard agrémentée d’une galerie et d’un bassin avec sa fontaine ; belvédère, cahute, pont-levis, poste de garde, fortifications complètent les différents espaces conquis sur la nature avec leurs plantations, jardins, chemins et abris pour les animaux domestiqués.

Lorsque l’arrivée, pourtant si longtemps espérée, d’un navire va bouleverser leur existence, les quatre garçons sont devenus de jeunes hommes d’une vingtaine d’années et deux d’entre eux décideront de quitter l’île pour retourner en Europe.

« Il me tenait le plus à coeur de laisser partir mes fils en leur témoignant tout mon amour.  (…) Peu importe  à quelle distance nous sommes les uns des autres, leur dis-je finalement, nous vivons sous le même ciel. Et chaque fois que j’observerai les étoiles, je serai en pensée avec vous. Je vous ai appris ce que je pouvais vous apprendre. A l’avenir, vous devrez compter sur votre propre raison. Mais je suis sûr que vous ferez votre chemin et trouverez votre bonheur.« 

C’est à cette conclusion qu’arrivera également Ben (Viggo Mortensen) dans « Captain fantastic » de Matt ROSS.

Mais son cheminement intérieur aura été laborieux.

Ses six enfants n’ont pas été contraints par un naufrage impliquant toute la famille dans les premières années du 19ème siècle, ils apparaissent plutôt comme les « otages » de parents opposés à la société de consommation du 21ème siècle, qui décident de leur faire vivre une utopie au fin fond d’une forêt d’Amérique du nord.

Comme les quatre fils Wyss, les six enfants de Ben vivent une « robinsonnade », ils habitent une cabane, se lavent à la rivière, mangent les produits de leur chasse ou de leur potager. Comme eux, ils lisent beaucoup et n’ont pas d’autre lien avec le monde.

Disons que les premières scènes du film de Matt Ross comme l’impressionnant moment de chasse, le rude entraînement sportif quotidien, les « missions » ou l’accident d’escalade, permettent de « mettre des images » contemporaines sur le récit de J.D. Wyss.

Mais la comparaison s’arrête là et si l’éthique de la famille Cash est responsable et s’appuie sur une réflexion solide, l’écrasante personnalité, l’intransigeance et le dogmatisme de Ben m’ont paru insupportables. Certes il enseigne à ses enfants à défendre leur point de vue et développer leur esprit critique (le passage à propos de « Lolita » de Nabokov et la conversation qui s’ensuivra est un morceau d’anthologie), mais il interdira violemment à ses filles de parler entre elles en espéranto (qu’il réprouve ou simplement qu’il ne comprend pas ?) sans leur donner d’explication convaincante…

Il faudra la mort tragique de sa femme atteinte de troubles bipolaires, suivie de nombre d’événements qu’il ne maîtrise plus pour qu’il (ré)fléchisse et accepte, outre la confrontation des enfants avec ce monde qu’il rejette – dont l’école -,  le départ de son aîné, Bodevan.

 

 

 

 

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« Coeur de bois »

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C’est toujours étonnant de voir combien certains contes classiques ne cessent d’inspirer auteurs et – surtout – illustrateurs.

2017 n’y échappe pas qui voit réédités comme chaque année force contes traditionnels illustrés de papiers découpés, transformés en pop up, etc. ou, malheureusement, lamentablement édulcorés.

Avec « Coeur de bois » (éditions Notari, 2016), il s’agit de tout autre chose…

Même si cette petite voiture rouge qui s’engage sur la route enneigée au milieu des bois nous fait immanquablement penser à lui, aux premières images nous comprenons qu’il ne va pas s’agir de la ènième version du « Petit chaperon rouge ». Enfin, si… Mais pas tout à fait !

La jeune femme qui conduit a des airs de Bonnie Parker (pas besoin d’être né en 1967 : « Bonnie and Clyde » d’Arthur Penn, ça vous dit bien quelque chose ? Faye Dunaway ?) ressuscitée.

On imagine alors la violence potentielle de cette nouvelle version, mais on se trompe encore.

Henri MEUNIER et Régis LEJONC ont imaginé une espèce de « suite » au conte où ni le Petit chaperon rouge ni le loup ne seraient morts. Mais où, en plus, ils se reverraient.

Une histoire de résilience, donc ?

Un peu…

A vous de voir.

Personnellement cet album m’a posé beaucoup de questions. A la première lecture, j’étais très impressionnée, j’avais couru haletante jusqu’à la dernière page et mon étonnement était aussi profond que la forêt de Régis Lejonc. A la deuxième lecture, j’ai pris le temps de remarquer les clins d’oeil à d’autres contes, mais aussi certaines incohérences du texte et au final j’étais plutôt révoltée par le tour qu’avait pris l’histoire. J’ai attendu quelques jours pour reprendre le livre, pénétrer les illustrations, relire le texte posément, réfléchir…

« Je ne vous ai rien pardonné », souffla Aurore.

« Je suis désolé », bougonna le vieillard impotent.

« Je n’ai pas besoin d’excuses non plus », ajouta-t-elle en admirant la chute hasardeuse d’un premier flocon.

Aujourd’hui vous êtes seul, et je ne le suis pas. Vous êtes malheureux, et je ne le suis pas. Vous êtes fragile, et je ne le suis plus. Vous m’avez dévorée hier. Je viens me promener avec vous aujourd’hui. C’est que j’aime profondément la forêt, l’odeur du sous-bois, le soupir des arbres, le vol fou des geais. Vous ne m’avez pas pris cela. J’ai les lendemains radieux. »

Je voudrais être convaincue.

C’est cependant un livre à lire, absolument.  Justement pour toutes les questions qu’il soulève.

 

 

« La 2 CV, la nuit »

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Est-ce que chacun sait encore ce que cache ce sigle ? On a vu depuis apparaître le B2i, le P2P, etc., mais ce « 2CV » ?

Espérons qu’à défaut d’être un jour monté dedans, question d’âge, chacun a dans sa tête l’image de cette voiture atypique : la « deux chevaux » ou « deudeuche » conçue par Citroën en 1948 ?

On a fait mieux depuis, côté confort du passager, mais c’était une fabuleuse expérience :

« Il n’y a pas de doute, c’est le véhicule parfait pour accompagner ces chemins qui rechignent à sortir des âges anciens. Ce n’est pas la 2 CV qui ira se plaindre des ornières ou des nids de poule. Avec sa suspension de trampoline, elle bondit en raclant au passage le talus hérissé d’herbes sauvages. Elle a un bruit de moteur inimitable, avec une cadence légèrement asthmatique, et il est hors de doute qu’elle roule les R. Elle a su garder quelque chose de l’abri provisoire, de la hutte ou de la tente, la pluie tambourinant sur la capote trouve toujours le moyen de rentrer et de se glisser dans le cou, les demi-carreaux de ses portières avant ont la fâcheuse habitude de se rabattre au moindre cahot, elle tangue à faire peur dans les virages, sa tôle épaisse comme celle d’une boîte à sucre se gondole au premier gnon. On se sent protégé, mais pas trop. Juste ce qu’il faut. A soixante à l’heure, on est grisé de vitesse.

(…) Mais très honnêtement, si on veut vraiment goûter au charme du voyage en 2 CV, il faut qu’il soit enveloppé des mystères de la nuit. »

Qui donc nous gratifie d’un peu plus de cinq pages (sur la centaine que compte le livre) drôles et affectueuses sur cette « vraie bagnole » ?

François PLACE.

Alors là, ne me dites pas que vous ignorez qui est cet auteur ! Quel que soit votre âge, vous avez au moins regardé mais certainement lu un [livre de] François Place.

Si je vous dis :

« C’est au cours d’une promenade sur les docks que j’achetai l’objet qui devait à jamais transformer ma vie : une énorme dent couverte de gravures étranges.
L’homme qui me la vendit en demandait un bon prix, prétextant que ce n’était pas une vulgaire dent de cachalot sculptée, mais une «dent de géant»… »

Bien sûr ! « Les derniers géants »…

Eh bien, François Place nous régale cette fois de ses souvenirs d’enfance.

Et pas de n’importe où. En Corrèze. Bombons le torse…

Pour ceux qui seraient nés de la dernière pluie, certes la Corrèze n’est plus qu’un vague département de la vaste et « nouvelle » Aquitaine, mais pour les autres, la Corrèze faisait partie de nous-mêmes Haut-Viennois, avec la Creuse. Tous trois rassemblés sous la feuille de châtaignier du Limousin, contrée que vous découvriez exotique dès que vous en franchissiez les frontières, assez peu de personnes étant capables de vous la situer sur la carte de France !

Dans une collection dirigée par Martine Laval  et qui s’inspire d’un des titres emblématiques de Jack London : « Ce que la vie signifie pour moi », les Editions du sonneur viennent d’éditer François Place.

N’y cherchez pas ses habituelles illustrations colorées, précises et fouillées, toutefois une bonne quinzaine de petits croquis en noir et blanc de 2 CV parsèment le livre.

Rassurez-vous, il n’y parle pas que de la « deuche », il raconte ses souvenirs de petit citadin des années 60 qui passait ses vacances dans la famille maternelle, quelque part sur le plateau de Millevaches.

Alors si vous voulez comprendre ce monde révolu qu’ont connu vos grands-parents, lisez « La 2CV, la nuit« . C’est admirablement détaillé mais on ne s’y ennuie pas, nous. Car lui l’avoue vers la fin du récit :

« On pourrait donc croire que de telles vacances sont bien remplies. Pas de télévision, et des journées entières au-dehors, dans un terrain de jeux et d’aventures sans limite.

Eh bien, soyons honnêtes : souvent, on s’ennuie. »

Réjouissons-nous de cet ennui qui fut productif pour nous, ses futurs lecteurs, car pour se désennuyer, il dessine…

 

 

« L’île de Giovanni »

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« 1945 : Après sa défaite, le peuple japonais vit dans la crainte des forces américaines. Au nord du pays, dans la minuscule île de Shikotan, la vie s’organise entre la reconstruction et la peur de l’invasion. Ce petit lot de terre, éloigné de tout, va finalement être annexé par l’armée russe. Commence alors une étrange cohabitation entre les familles des soldats soviétiques et les habitants de l’île que tout oppose, mais l’espoir renaît à travers l’innocence de deux enfants, Tanya et Jumpei… »

Ce film : « L’île de Giovanni » réalisé par Mizuho NISHIKUBO en 2014 traite d’un thème peu connu de l’histoire du Japon lorsque après la défaite de 1945, les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki et l’occupation américaine, les septentrionales Iles Kouriles vont, elles, se retrouver sous occupation soviétique et ce, jusqu’à nos jours, sujet constant de friction entre le Japon et la Russie.

En1946, les habitants en seront finalement déportés vers des camps du Kazakhstan et de l’Ouzbekistan avant de rejoindre progressivement le Japon et ne reviendront jamais sur leurs îles natales.

Le film de Nishikubo présente une chronologie précise de cette période à travers la vie d’une famille déjà éprouvée par le sort, puisque la maman des deux petits garçons est morte. Le papa puise son énergie à la fois dans sa fidélité au Japon et dans la lecture qu’il fait faire chaque jour à Junpei et Kanta de la nouvelle « Train de nuit dans la Voie lactée » de Kenji Miyazawa, qu’aimait beaucoup leur mère, au point de surnommer ses enfants Giovanni et Campanella, du nom des deux héros de cette nouvelle.

Courte période, mais qui marquera à jamais l’aîné des garçons, à la fois amoureux de la fillette russe qui habite désormais leur maison réquisitionnée et en même temps éperdu de rage et de douleur quand son papa sera envoyé au goulag par le propre père de la jeune Tanya…

Un peu moins tragique que « Le tombeau des lucioles » de Isao Takahata dont il n’a sans doute pas la force, « L’île de Giovanni » a toutefois recueilli plusieurs récompenses dont une mention du jury à Annecy en 2014. Grâce, peut-être également, aux images de son directeur artistique Santiago Montiel.

 

« Gold Star Mothers »

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Encore ?

Oui, encore…

« Au cours de la Première Guerre mondiale, plus de 116 000 soldats américains perdent la vie sur le Vieux Continent. Seuls les corps de la moitié d’entre eux sont rapatriés. Les autres sont inhumés en France.

Entre 1930 et 1933, le Congrès américain organise les pèlerinages dits des « Gold Star Mothers ». Ces mères et ces épouses – 6654 au total – se voient offrir une traversée en paquebot vers la France afin de se recueillir sur la tombe de leur fils, de leur mari. La principale inquiétude du gouvernement est que ces femmes, soumises à la fatigue du voyage, au bouleversement de leur quotidien et à de trop fortes émotions, ne s’affaiblissent et tombent malades. Un important budget est donc provisionné pour les soins de santé. Mais, à l’étonnement général, il sera à peine entamé. Portées par la cohésion du groupe, unies dans la souffrance comme l’avaient été leurs fils ou leurs maris, les Gold Star Mothers tiennent bon… » (cf. 4ème de couverture)

Vous voyez bien, il s’agit d’autre chose ! Un épisode peu connu de la Première Guerre mondiale, enfin… des suites de la guerre. Apparemment, un seul livre en parlait jusque-là, paru aux States en 2005 mais pas traduit en français.

Catherine GRIVE pour le scénario et Fred BERNARD pour l’illustration abordent donc ce sujet dans une BD éponyme : « Gold Star Mothers« , éditée par Delcourt / Mirages en 2017 :

A travers les yeux, ou plutôt l’appareil photo, de Jane qui accompagne sa mère sur la tombe d’Alan leur frère et fils, nous découvrons le pèlerinage de ces femmes. Quatorze jours durant, dont la moitié sur le paquebot et un petit séjour à Paris, pour finalement se recueillir dans l’un de ces terribles cimetières de la Meuse, de la Somme ou d’ailleurs où l’alignement des milliers de croix blanches toutes identiques étreint le coeur. Des milliers et des milliers de jeunes gens qui ne demandaient qu’à vivre…

« Maudite soit la guerre » dit le monument aux morts de la commune de Gentioux en Creuse.

« Quelle connerie la guerre » écrit Jacques Prévert dans le poème « Barbara« .

Les trois pages documentées en fin d’ouvrage évoquent également un épisode peu glorieux de cette histoire, celui de la ségrégation alors en cours en Amérique. Les Gold Star Mothers d’origine africaine purent en effet se recueillir en France, mais à part et dans des conditions plus modestes de traversée, d’hôtels, etc…

 

Secrets de famille

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Imaginez… ce soir, c’est la fête du lycée, vous vous y préparez mentalement depuis plusieurs semaines, surtout à cause de Marcus…

Et tout à coup, alors que vous revenez à peine de la piscine, votre mère fait irruption dans votre rêVerIE et vous embarque dans sa voiture.

« Le temps de le dire, la voiture fonçait déjà sur l’autoroute : adieu Paris, adieu la fête.

Au moment où elles franchissaient le premier péage, Nine a escaladé son siège pour se réfugier sur la banquette, à l’arrière, le plus loin possible de sa mère, et elle a pris son téléphone. Elle avait la rage. Titania était dingue. Et complètement égoïste, comme d’habitude. Elle ne lui avait même pas dit où elle l’emmenait ! Ni jusqu’à quand !

Est-ce qu’on peut porter plainte contre sa propre mère pour enlèvement ?

Nine ne s’était pas séché les cheveux à la sortie de la piscine et des gouttes chlorées tombaient sur l’écran du téléphone en même temps que ses larmes.

Puis, kilomètre après kilomètre, ses cheveux ont séché.

Ses yeux aussi.

Maintenant, elle n’a plus de batterie. »

Anne-Laure BONDOUX

L’aube sera grandiose (Gallimard jeunesse, 2017)

(…)[Titania] embarque sa fille vers une destination inconnue, une cabane isolée, au bord d’un lac. Il est temps pour elle de lui révéler l’existence d’un passé soigneusement caché. Commence alors une nuit entière de révélations…
Qui sont Octo, Orion et Rose-Aimé ? A qui appartient cette mystérieuse cabane ? Et ce vélo rouge, posé sous l’escalier ?
Au fil d’un récit souvent drôle, parfois tragique et bouleversant, Nine découvre un étonnant roman familial.
Quand l’aube se lèvera sur le lac, plus rien ne sera comme avant. (Présentation éditeur)

En un peu plus de neuf heures, montre en main, Titania va évoquer pour Nine quarante ans d’existence, des années 1970 à nos jours, une existence mouvementée, pas toujours drôle, dans laquelle Anne-Laure BONDOUX nous entraîne également. Tour à tour on enrage, on est désemparé, on s’interroge, on récupère et ça repart plus follement.

Finalement les moments les plus émouvants, ce sont presque ces moments de « pose », incarnés par des personnages secondaires peut-être, mais fiables et désintéressés, qui ont permis à Titania de grandir et de reprendre des forces.  Des adultes qui l’ont aidée à se construire et à assumer, le moment venu, la naissance de Nine.

Nine tenue comme nous en haleine par cette saga familiale dont elle ignorait tout et qui lui serait transmise avec brutalité s’il n’y avait la poésie de la nuit qui enveloppe la cabane

 » Titania fait coulisser la vitre et prend Nine par la main pour sortir.

– C’est l’heure magique, viens.

Un air léger flotte sur la terrasse. Les crapauds et les grenouilles se sont endormis, un oiseau chante, l’eau du lac est lisse comme un miroir, et il n’y a plus un seul clapotis. Tout semble fragile et transparent.

Au fond d’elle, Titania sent grandir un mélange de joie et de crainte. Dans quelques heures si tout va bien, les personnages de son récit seront de nouveau réunis à l’endroit même où ils se sont dit adieu, voilà presque trente ans. Elle espère ce moment autant qu’elle le redoute.

(…) mais au même moment il se produit comme une étincelle à l’horizon. On dirait que quelqu’un craque une allumette ; les sapins s’embrasent, le lac s’illumine, et l’orbe incandescent du soleil apparaît.

Eblouies, Nine et Titania ferment les yeux.

Un bruissement d’ailes froisse le silence, un souffle vient rider la surface de l’eau, et elles reçoivent sur leurs visages épuisés le baiser déjà chaud de cette journée d’été qui commence. »

Les préludes de sa propre histoire et l’héritage que chaque mère transmet à sa fille : « cette force de vie. La certitude farouche qu’elle s’en sortira toujours« .

Un récit initiatique qui vient d’obtenir le prix Vendredi 2017, et illustré par la propre fille d’Anne-Laure Bondoux : Coline PEYRONY.

A-t-on le droit de tout dire ?

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Sujet récurrent depuis fort longtemps, que l’actualité oblige à remettre régulièrement sur le devant de la scène.

En France, « la liberté d’expression est une tradition laïque, républicaine et démocratique, qui a commencé à émerger vers la fin du XVIIIe siècle. Avant, seules les autorités royales, seigneuriales ou religieuses avaient le droit de s’exprimer librement. Les révolutionnaires français de 1789 ont revendiqué cette liberté qui était indispensable à l’établissement de la République (…) »  explique Daniel SCHNEIDERMANN dans son livre « Liberté d’expression : a-t-on le droit de tout dire ? » paru en 2015 aux éditions La ville brûle.

« Avec la tuerie de Charlie Hebdo, nous sommes nombreux à avoir pris conscience que la liberté d’expression, ce droit fondamental qui nous semblait aussi naturel que l’air que l’on respire, était menacée par toutes sortes de pouvoirs (économique, politique, religieux…). Les adolescents, citoyens en devenir, sont particulièrement concernés par la question posée ici : être libre de s’exprimer, est-ce avoir le droit de tout dire ? C’est donc à eux que s’adresse ce livre, qui, en explorant les limites, les zones d’ombre et les hypocrisies de la liberté d’expression, leur permettra d’y voir plus clair et d’exercer leur esprit critique en se posant les bonnes questions… » (Présentation éditeur)

Internet et les réseaux sociaux ont considérablement compliqué les choses, mais la loi vaut également pour eux.

Grâce à de nombreux exemples, l’auteur et son complice illustrateur Etienne LECROART, permettent de mesurer l’étendue, mais aussi les limites de la liberté d’expression dans notre société laïque et pluraliste.

L’hypocrisie est une de ces limites, « parfois, c’est la seule manière d’arriver à vivre ensemble. Dire les choses trop franchement, se dire tout ce qu’on pense, peut provoquer des conflits, et dégénérer. S’agissant de la liberté d’expression, le but n’est pas de construire un mode de fonctionnement idéal – de toute façon, cela n’existe pas – mais de faire en sorte que toi, moi, et tous les habitants de notre pays, nous parvenions à faire bon usage de notre esprit critique, à exprimer nos opinions, bref, à exercer notre citoyenneté dans de bonnes conditions et en nous respectant les uns les autres. »