Archives d’Auteur: walden87

A-t-on le droit de tout dire ?

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Sujet récurrent depuis fort longtemps, que l’actualité oblige à remettre régulièrement sur le devant de la scène.

En France, « la liberté d’expression est une tradition laïque, républicaine et démocratique, qui a commencé à émerger vers la fin du XVIIIe siècle. Avant, seules les autorités royales, seigneuriales ou religieuses avaient le droit de s’exprimer librement. Les révolutionnaires français de 1789 ont revendiqué cette liberté qui était indispensable à l’établissement de la République (…) »  explique Daniel SCHNEIDERMANN dans son livre « Liberté d’expression : a-t-on le droit de tout dire ? » paru en 2015 aux éditions La ville brûle.

« Avec la tuerie de Charlie Hebdo, nous sommes nombreux à avoir pris conscience que la liberté d’expression, ce droit fondamental qui nous semblait aussi naturel que l’air que l’on respire, était menacée par toutes sortes de pouvoirs (économique, politique, religieux…). Les adolescents, citoyens en devenir, sont particulièrement concernés par la question posée ici : être libre de s’exprimer, est-ce avoir le droit de tout dire ? C’est donc à eux que s’adresse ce livre, qui, en explorant les limites, les zones d’ombre et les hypocrisies de la liberté d’expression, leur permettra d’y voir plus clair et d’exercer leur esprit critique en se posant les bonnes questions… » (Présentation éditeur)

Internet et les réseaux sociaux ont considérablement compliqué les choses, mais la loi vaut également pour eux.

Grâce à de nombreux exemples, l’auteur et son complice illustrateur Etienne LECROART, permettent de mesurer l’étendue, mais aussi les limites de la liberté d’expression dans notre société laïque et pluraliste.

L’hypocrisie est une de ces limites, « parfois, c’est la seule manière d’arriver à vivre ensemble. Dire les choses trop franchement, se dire tout ce qu’on pense, peut provoquer des conflits, et dégénérer. S’agissant de la liberté d’expression, le but n’est pas de construire un mode de fonctionnement idéal – de toute façon, cela n’existe pas – mais de faire en sorte que toi, moi, et tous les habitants de notre pays, nous parvenions à faire bon usage de notre esprit critique, à exprimer nos opinions, bref, à exercer notre citoyenneté dans de bonnes conditions et en nous respectant les uns les autres. »

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Jirô Taniguchi

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« S’il avait pu être mené jusqu’à son terme, le projet dans sa globalité aurait sans doute été l’aboutissement de ce que souhaitait réaliser depuis plusieurs années Jirô Taniguchi : raconter, dans un ouvrage à mi-chemin entre manga et bande dessinée [franco-belge], une histoire susceptible d’éveiller les consciences à la nécessité pour l’être humain d’instaurer une relation harmonieuse avec son environnement naturel. »  (cf. postface « les racines du projet » – éditions Rue de Sèvres, 2017)

Jirô TANIGUCHI « La forêt millénaire »

(Rue de Sèvres, 2017)

« Après un terrible séisme, une forêt depuis longtemps disparue émerge dans les environs de Tottori*. Un jeune garçon tout juste arrivé de Tokyo perçoit les vibrations de cette forêt et entend même les murmures de ceux qui la peuplent. »

(*) région natale de Taniguchi

Surprenant par son format à l’italienne de 24 sur 30 cm, relié, cahiers cousus, couvert d’une jaquette sur beau papier grainé, pages de garde décorées, cet album posthume (Jirô TANIGUCHI est mort en février 2017 à 69 ans) est absolument magnifique. Magnifique et terriblement frustrant… car Taniguchi et son éditeur Rue de Sèvres avaient prévu de développer l’histoire en cinq albums. Or le récit, à peine commencé, tient en une cinquantaine de pages. Heureusement la postface « Les racines du projet » de Corinne Quentin (traductrice et directrice de l’agence littéraire) et Motoyuki Oda (éditeur chez Shogakukan et responsable de la publication au Japon) et quelques pages de croquis extraites des carnets de dessin de Taniguchi adoucissent  – un peu – notre déception.

Angoulême l’avait reçu en 2015, plusieurs posts ici ont parlé de ses mangas, il nous reste à les relire inlassablement…

Juste avant cet album, j’avais lu le dernier livre d’Aharon APPELFELD traduit pour L’Ecole des Loisirs au printemps 2017 :  « De longues nuits d’été » et les deux récits se sont un peu catapultés dans ma tête.

[Oui ! Oui ! Vous avez bien reconnu sur la couverture la patte de Mélanie RUTTEN, illustratrice à laquelle le secteur jeunesse de la BFM a rendu hommage en 2016. Bravo !]

A priori, le sujet n’a rien à voir :

« Papi Sergeï, un ancien soldat devenu aujourd’hui un vieil homme aveugle, et Janek, un garçon juif placé sous sa protection, effectuent un long voyage. En toile de fond, la Seconde Guerre mondiale qui fait rage. Les deux compagnons vont de village en village pour mendier et luttent pour leur survie.

« Ce couple de héros peut faire penser, bien sûr, à une variation sur le thème “Le vieil homme et l’enfant”. On pense beaucoup aussi à La Route, de Cormac McCarthy, pour la profondeur et la simplicité du texte, des dialogues, pour sa situation apocalyptique, pour ce lien de confiance entre un homme et un enfant, dans un monde barbare.» ( cf. Valérie Zenatti, traductrice, pour la présentation éditeur)

Toutefois, ce qui frappe à la lecture du récit d’Appelfeld, comme dans son précédent livre « Adam et Thomas » paru en 2014 et inspirés tous deux de sa propre expérience de l’errance dans la forêt, c’est la nécessité absolue de connaître parfaitement cet environnement afin de s’y fondre.

« Son long service militaire avait fait de Sergueï un être de la nuit à l’ouïe fine et à l’odorat puissant, il détectait les odeurs bien avant tout le monde. Il avait un goût très développé aussi et savait aussitôt ce qui était frais ou abîmé. Son sens du toucher était bien sûr également hors du commun.

(…) Les menaces, comme nous l’avons dit, ne perturbent pas le vieux Sergueï, au contraire. Lorsque le danger surgit, tous ses membres se tendent et Janek ne le quitte pas des yeux. Après avoir bu du thé, tiré sur sa pipe et écouté un long moment les bruits du village, Sergueï dit :

– Maintenant tu peux aller chez Sonia.

Sergueï connaît bien les habitudes du village, il a l’ouïe fine et les narines aux aguets. Il sait exactement quand le danger s’approche d’eux ou s’éloigne.

(…) Ce n’est que lorsqu’ils sont dans la forêt, qui appartient à tous, que Sergueï autorise Janek à cueillir des cerises et des myrtilles. Janek aime la forêt et les fruits qui y poussent. Les animaux aussi : écureuils, biches, lapins. Tous ont une façon prudente de se mouvoir, ils font preuve d’écoute et d’attention. Il reste parfois assis un long moment pour apercevoir la silhouette d’une biche. Il arrive que des yeux bleu-vert surgissent dans un buisson : un loup.

– Grand-père, pourquoi ne dormons-nous pas dans la forêt ? Parce qu’elle est dangereuse à cause des loups ?

-Oh, les hommes qui y vivent sont bien plus dangereux : des bandits, des assassins, des êtres qui ont la haine de Dieu et des hommes. La forêt est un endroit où ils sont puissants. Ils kidnappent des gens et exigent une rançon. Lorsqu’ils ne l’obtiennent pas, ils n’hésitent pas à tuer.

  Le vieux Sergueï est très organisé. Il envisage le moindre détail avant de prendre la route : à quel endroit coule un ruisseau, quelles sont les cabanes ou les chaumières qui abritent des gens susceptibles de se montrer hostiles… »

Ils n’entrent jamais vraiment dans les villages : ils restent en lisière, dans une clairière près d’un point d’eau et se reposent sous un arbre au printemps et en été, l’hiver ils dorment dans des auberges ou des presbytères. Sergueï entraîne l’enfant à fortifier et endurcir son corps, à résister à la faim qui les tenaille et à espérer.

« Nous dormons avec nos vêtements et ce n’est qu’une fois que tout est silencieux que nous enlevons nos chaussures. Mais ne t’inquiète pas, tu vas très vite t’habituer à cette vie. Les vagabonds dont comme des soldats, toujours en alerte. Cette condition comporte cependant des petits plaisirs qui te réjouiront. »

Et comme Wataru Yamanobé dans le texte de Taniguchi, Janek entend des voix qui murmurent à son oreille des conseils ou des encouragements.

Deux très beaux récits d’apprentissage.

 

 

Une petite peste…

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Irmgard KEUN : « Quand je serai grande je changerai tout »

(Agone, collection « Infidèles », 2017)

« Les filles sont de sexe féminin. J’ai appris en sciences naturelles que tous les animaux sont féminins quand ils produisent des choses de valeur. Quand ils sont féminins, ils peuvent avoir des petits, donner du lait et pondre des oeufs. Les coqs sont masculins et peuvent juste être de toutes les couleurs, faire cocorico et abîmer les plumes des poules avec une grande brutalité. D’ailleurs, tout va en fait bien mieux chez les animaux. Si je pouvais pondre des oeufs, tout le monde se disputerait ma personne, je pourrais nourrir ma famille et nous n’aurions plus besoin d’argent. »

« Dans l’Allemagne de 1918, une petite fille écrit à l’empereur qu’il ferait mieux d’abdiquer, force son père à lancer une bombe à eau sur une voisine moralisatrice, tente de transmettre la scarlatine à un soldat pour lui éviter le front… et s’offusque qu’en plus d’être bornés et ennuyeux, les petits bourgeois réactionnaires qui l’entourent cherchent encore à la punir (…). » (cf. présentation éditeur)

Si, plus jeune, vous avez déjà rencontré l’album excitant de Heinrich HOFFMANN, « Der Struwwelpeter »  (traduit par CAVANNA pour l’Ecole des Loisirs  par « Crasse-tignasse« ) :

ou les terribles « Max et Moritz » de Wilhem BUSCH (également à l’Ecole des Loisirs) :

vous savez exactement ce que signifie une petite peste !

Il s’agit bien de cela dans ce récit que nous fait Irmgard Keun de son enfance, n’hésitant pas une minute devant une nouvelle bêtise à faire, quitte à mettre ses parents dans l’embarras ou faire punir les camarades qu’elle entraîne dans ses frasques.

Lorsque son père est invité au restaurant avec sa famille par le très riche Monsieur Mitterdank qui a des intérêts dans l’usine (en train de péricliter au point que l’huissier est déjà venu mettre des étiquettes sur les meubles à saisir), la fillette n’hésite pas une seconde à voler au secours des pauvres escargots commandés au menu :

« A l’hôtel de la Cathédrale, ils ont sorti les escargots de leurs maisons, et j’ai crié à M. Mitterdank, sans pouvoir empêcher les larmes de me monter aux yeux : « Et si on vous en faisait autant ? » Ils ne m’ont pas écoutée, ils ont mis les escargots pour de bon dans leur bouche et les ont avalés. Ma mère l’a fait aussi, alors j’ai crié de plus en plus fort et j’ai dit qu’ils devaient chanter une chanson aux escargots et que, s’ils sortaient de leurs maisons, il fallait les laisser vivre. Mais les adultes, mon Dieu, sont perfides et méchants. Ils n’arrêtent pas de dire aux enfants et aux animaux : viens, viens, viens, je ne te ferai rien. Et quand on est bête et qu’on sort, ils vous font quelque chose à tous les coups.

Ma mère avait le premier escargot dans la bouche quand j’ai chanté la chanson de l’escargot. Le rouge lui est alors monté aux visage, elle a mis son mouchoir devant sa bouche et s’est précipitée aux toilettes. Mais même si elle crache l’escargot dans la cuvette, il ne reviendra pas à la vie.

Ils m’ont tous regardée d’un air furieux, surtout mon père. Je connais son visage quand il a envie de me gifler ou de crier et j’aurais bien aimé partir. J’avais d’ailleurs rendez-vous dans le petit jardin des Schweinwald pour le record mondial du crottin. »

Ingénieuse et observatrice, elle simule l’ébriété à un repas de famille pour débarrasser la maison d’une tante veuve et sa fille qui leur empoisonnent à tous l’existence :

« Je savais comment sont les gens soûls et je voulais que Tante Betty reparte avec la girafe. Je suis devenue soûle, j’ai relâché mes membres comme j’ai appris à le faire pendant cet odieux cours d’orthopédie et je suis tombée par terre. Je me suis relevée, j’ai chancelé de droite à gauche, et j’ai désigné la girafe d’un doigt raide en agitant la tête (…). Ils ont tous sauté sur leurs pieds et m’ont regardée fixement. J’ai dit d’une voix sombre : « Elle est mauvaise, Cousine Lina est mauvaise. Tante Betty est mauvaise aussi. Elle a dit que ma mère gaspillait l’argent, et que mon père avait l’air malheureux avec une femme pareille. Et Tante Betty a dit que ma mère n’aurait pas pu trouver d’autre mari, étant donné sa lamentable situation financière, sinon elle n’aurait pas épousé un tyran brutal et coléreux comme mon père. Elle a dit tout ça à Tante Millie. Elise l’a entendu et je l’ai entendu moi aussi. Et quand nous avons eu récemment à déjeuner de la soupe aux choux et rien d’autre, Tante Betty a dit qu’elle voulait faire semblant d’être pauvres dans la propre maison de son frère. Et avant elle a dit que ma mère voulait faire la fière avec ses pigeons farcis devant une pauvre veuve, que d’ailleurs elle avait été trompée au moment de l’héritage et qu’un bustier en dentelle laissait voir bien des choses. Et elles ont dit qu’Elise était une voleuse, je vais le raconter à Erich, au gendarme – mais lâchez-moi, lâchez-moi ! Je vais le raconter au gendarme, je vais… Quand on est soûl, il faut terminer en racontant toujours la même chose. »

Et le reste est à l’avenant…

Ecrit en 1936, au moment où les nazis sont au pouvoir, ce récit humoristique sera interdit par le IIIème Reich, comme les autres écrits d’Irmgard KEUN,  au titre qu’ils comportent « des attaques haineuses contre la morale bourgeoise et le caractère national allemand ».

Les éditions Balland l’avaient édité en 1985,  ainsi que ses autres titres également au catalogue de la BFM de Limoges.

 

 

 

Les mémoires d’un chat

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Il vient du Japon, mais ce n’est pas un manga…

C’est un roman. Un roman sur l’amitié, écrit par une auteure japonaise : Hiro ARIKAWA, plutôt versée jusque-là dans la « light novel » et édité par Actes Sud en juin 2017.

C’est un roman à plusieurs voix, essentiellement celle de Nana « un chat de gouttière au franc-parler et rompu au langage des humains [qui] a pris ses quartiers dans le parking d’un immeuble de Tokyo. Pour rien au monde il ne troquerait sa liberté contre le confort d’un foyer. Mais un jour où une voiture le percute, il est contraint d’accepter l’aide de Satoru, un [jeune] locataire de l’immeuble, qui le soigne, lui attribue [son] nom et lui offre la perspective d’une cohabitation durable. »

Cependant, cinq ans après, Satoru est obligé de se séparer de Nana. « Anxieux de lui trouver un bon maître, il se tourne vers d’anciens camarades d’études, disséminés aux quatre coins du Japon. Commence alors pour les deux compères une série de voyages et de retrouvailles qui sont pour Nana [et nous, lecteurs] autant d’occasions de découvrir le passé de Satoru et de nous révéler – à sa manière féline – maints aspects de la société japonaise. »

S’entremêlent alors toutes sortes de voix, toutes sortes de sentiments, toutes sortes de paysages et de plus en plus d’émotion pour nous qui comprenons par petites touches le pourquoi des événements.

Une belle histoire d’adoption et d’amitié qui devrait plaire à ceux qui aiment les chats, certes, mais pas seulement. C’est aussi une belle leçon de vie, une sorte de récit initiatique a posteriori.

Pas du tout dans le même registre que « Le chat du rabbin » de Joann SFAR, mais je n’ai pu m’empêcher d’y penser du fait de l’humour de ces chats qui nous parlent de « leurs » humains !

« The garden of words »

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Comme la nouvelle année scolaire est commencée et qu’on s’achemine vers l’automne, je vous propose un court-métrage japonais de 2013 qui met en scène un lycéen, Takao, qui rêve d’une seule chose : devenir cordonnier…

Il a un petit rituel : chaque matin de pluie, il sèche les cours et va dessiner au jardin public.

Et puis un matin, à sa place habituelle, sous le kiosque, il y a une jeune femme. Elle ne semble pas pressée de se rendre à son travail mais boit des bières (c’est interdit dans le parc) et mange du chocolat…

Cela paraît un peu trivial à Takao.

Et pour tout dire, à nous aussi envoutés par la beauté et la poésie des images de Makoto SHINKAI dans ce « Garden of words« .

Ce matin là, en partant, elle dit un court poème à Takao (on est au Japon, ne l’oublions pas, terre des haïku et des tanka !). Un indice, qu’on comprend plus tard dans le film.

C’est la saison et il va y avoir beaucoup de matinées pluvieuses… Petit à petit, Takao et la mystérieuse jeune femme vont « s’apprivoiser », sans pour autant faire véritablement connaissance.

Jusqu’au jour où…

Objectivement, l’histoire m’a un peu déçue, mais jusqu’à la fin (qui mérite qu’on regarde jusqu’au bout du générique) j’ai été émerveillée par les images. C’est magnifique.

Pour vous donner une idée, voici le site de KAZE et la bande annonce du film.

 

« Hors champ »

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Dans ce roman publié dans leur collection « Encrage » par les éditions La Joie de lire en 2017 , Chiara CARMINATI s’intéresse à ce qui est « hors champ » durant la guerre de 14 dans le Frioul…

Plusieurs raisons pour nous y intéresser à notre tour : la guerre vue d’Italie, en effet jusqu’à présent nous avons – dans le cadre des commémorations du centenaire de la guerre de 1914-1918 – lu un certain nombre de documentaires et de romans français ou anglais voire allemands, mais italiens… guère. Et là où Chiara Carminati nous accroche, c’est qu’elle nous en parle du point de vue des civils, à travers les cinq années de la vie d’une famille dont les trois hommes sont au front ou sur les chantiers proches et, parmi les trois femmes restantes, la mère née à Grado sous domination autrichienne qui devient potentiellement suspecte et internée.

Ses deux filles, Jolanda (la narratrice) et sa petite soeur Mafalda, ainsi que l’ânesse Modestine trouvent alors refuge à Udine chez une « tante », vieille femme désormais aveugle qui a vu naître leur mère.

La guerre est en filigrane, portée par les rumeurs qui circulent, les lettres des soldats, mais aussi les bombardements autrichiens.

Une autre originalité du livre, c’est que chaque chapitre s’ouvre ou se clôt sur une photo… dont seule la légende extrêmement précise permet d’en imaginer le sujet.

C’est à la fois très frustrant et très inspirant. Chacun de nous a eu entre les mains un vieil album de photos en noir et blanc encadrées d’un étroit liseré crème, avec ses thématiques communes, par exemple l’image de la mère de famille assise entourée des enfants, le plus jeune sur ses genoux, photo destinée au mari et père, alors soldat dans les tranchées.

A nous donc, avec nos références ou notre imagination et les indices donnés par le texte de Chiara Carminati, de reconstituer les treize photos.

Enfin, intrigue supplémentaire, les deux jeunes filles vont découvrir l’existence de leur grand-mère maternelle…

Un récit enlevé, un secret, un jeu autour des images, la naissance d’un amour et d’une vocation, servent avec bonheur ce texte sur les « hors champ » de la guerre de 14, ce « fuori fuoco » traduit par Bernard Friot.

 

 

« Le groupe »

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Parmi les [bonnes] résolutions de rentrée, il y a les nouvelles activités auxquelles on va s’inscrire, par intérêt pour la chose, pour suivre copain ou copine ou par bravade… C’est un peu tout cela qui pousse dix élèves de terminale et deux profs à monter un atelier d’écriture qui va durer jusqu’aux vacances d’été.

« François Roussel, professeur d’anglais et écrivain, se laisse convaincre de monter un atelier d’écriture pour les terminales de son lycée. Il se demande tout de même qui cela pourrait bien intéresser. Et puis les premiers inscrits arrivent : Léo, Émeline, Nina… et même Boris, le rigolo de la terminale ES. Ils seront douze au total, dix élèves et deux profs, réunis une heure par semaine dans un monde clos pour écrire. Pour tous, c’est un grand saut dans l’inconnu. Les barrières tombent, ils seront tous au même niveau, à découvert. Un groupe à part. Avec des révélations, des révoltes, des secrets qu’on dévoile. Des chemins qui se dessinent… » (Présentation éditeur : Actes sud junior, 2017)

Jean-Philippe BLONDEL est lui-même écrivain et prof’ (il enseigne l’anglais à Troyes) et l’on peut facilement imaginer que ce petit livre de cent vingt-cinq pages est tiré d’une expérience personnelle.

Le groupe, ce sont donc les deux profs et ces dix filles et garçons de terminale, littéraires souvent, mais pas seulement… qui s’engagent à/dans l’aventure pour six mois et vont vraiment jouer le jeu.

Les consignes… elles sont variées, elles vont crescendo, sept d’entre elles figurent dans le livre.

Quant aux textes :

« Je leur ai aussi demandé la permission d’utiliser leurs écrits. Certains ont souhaité les retoucher. Au départ, je n’y étais pas favorable. Je voulais que les textes restent bruts, dans l’état où ils avaient été livrés pendant les séances – mais finalement je me suis dit que c’était leurs phrases, leurs paragraphes, leurs fictions mêlées à leurs vies, alors j’ai cédé.« 

En voici un extrait :

« Nina

On a tous été très secoués.

Par toutes les histoires. Les fausses. Les vraies. C’est comme si nous avions été projetés à l’intérieur d’un film très réaliste. Comme quand on lit un roman et que, d’un seul coup, le monde extérieur cesse d’exister. Juliette et Camille s’essuyaient les yeux. Boris fixait le plafond, ce qui est sa façon de contrer l’émotion. Mais le plus troublant, c’était Mme Grand. Alors, elle, toutes les digues ont lâché. Elle était carrément en PLS. C’est bizarre de voir un adulte pleurer. Et nous, on était un peu décontenancés. On avait envie d’aller la voir et de la prendre dans nos bras, mais un élève, ce n’est pas censé agir comme ça avec un prof. Finalement M. Roussel lui a murmuré quelques phrases à l’oreille et elle est sortie précipitamment. Ensuite, il a esquissé une moue et il nous a simplement remerciés. Sauf que personne ne s’est levé. Dehors il faisait presque nuit. Il fallait aller dans le froid à l’arrêt de bus, reprendre le cours de nos existences, tout en gardant au chaud toutes ces vies croisées l’espace d’un atelier, toutes ces intimités dévoilées – c’était plus que nous n’en étions capables. Nous voulions rester là, dans le lycée, à réfléchir et à nous parler.« 

Allez, un autre…

« Emeline

Pendant les premières séances, il y avait de l’appréhension. Est-ce qu’on allait parvenir à répondre aux exigences ? Est-ce qu’on n’allait pas se ridiculiser . Maintenant il n’y a plus que l’envie. Qui monte, tandis que nous écrivons nos première et dernière lignes, les noms d’un personnage, d’un lieu et des mots tirés de la première page. On s’observe. On se comprend. Je ne sais pas comment expliquer ce qui se passe avec ce groupe. Maintenant, chaque fois que je franchis la porte du lycée, je suis heureuse parce que je vais les retrouver. Et je me moque de la note que je vais avoir en histoire-géo ou du fait que je sois encore et toujours célibataire – je vais les retrouver et c’est tout ce qui compte. Nous avons d’autres amis, bien sûr, nous ne passons pas la journée collés ensemble, mais chaque fois que nous nous croisons, nous nous sourions et nous nous embrassons. C’est chaleureux. C’est rassurant. J’ai l’impression que s’il arrivait quelque chose de grave à l’un d’entre nous, alors nous nous mobiliserions. Je suis consciente que c’est sans doute une illusion – mais j’ai envie de vivre cette illusion-là.« 

Voilà… J’espère vous avoir donné envie de lire ce livre mais surtout d’avoir la chance de participer vous aussi à un atelier d’écriture.