Archives d’Auteur: walden87

« Sauvages »

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Nathalie BERNARD : Sauvages (Thierry Magnier, 2018)

« Jonas vient d’avoir 16 ans, ce qui signifie qu’il n’a plus que deux mois à tenir avant de retrouver sa liberté.

Deux mois, soixante jours, mille quatre cent quarante heures. D’ici là, surtout, ne pas craquer. Continuer à être exactement ce qu’ils lui demandent d’être. Un simple numéro, obéissant, productif et discipliné.

En un mot, leur faire croire qu’ils sont parvenus à accomplir leur mission : tuer l’Indien dans l’enfant qu’il était en arrivant dans ce lieu de malheur, six années plus tôt. »

A travers ce destin, Nathalie BERNARD nous parle de ces pensionnats autochtones qui ont existé au Québec jusque dans les années 1990 et qui ont « accueilli » des milliers d’enfants brutalement arrachés à leur culture indienne.

Entre roman historique et thriller, l’auteur nous entraîne dans une course effrénée au coeur de ces immenses forêts québécoises. Une chasse à l’homme qui ne possède que deux issues : la liberté ou la mort. » (cf. 4ème de couverture)

Le dernier de ces pensionnats a fermé ses portes en 1996… Ils avaient été créés en 1820 afin de scolariser mais surtout évangéliser et assimiler les enfants autochtones : dans le roman, Jonas est un Cri et Gabriel un Inuit.

« (…) La Gendarmerie royale du Canada vient m’enlever à [ma mère].

– C’est mieux pour lui, madame ! Au pensionnat du Bois Vert, il recevra une bonne éducation et il apprendra le français, lui assurent-ils en tentant de m’arracher à ses bras. (…) De toute façon, vous n’avez pas le choix. Si vous refusez, vous agissez contre la loi !

Les mains nouées autour de son cou, je m’accroche à ma mère comme à un rocher. Impuissante, elle me regarde, ou plutôt me dévore des yeux, sachant au plus profond d’elle-même que c’est la dernière fois qu’elle me voit. Ma mère est une Cri et elle appartient au clan du loup. Néanmoins, elle a déjà croisé la route de ceux que nous appelons « les manteaux noirs », les prêtres missionnaires. Elle a accepté de me faire baptiser et de me choisir un prénom chrétien. Je crois même qu’elle aime certains aspects de la religion que les Blancs veulent nous imposer. Pourtant, en dépit de leurs interdictions, elle continue de croire aux esprits de la forêt et de vivre de la même manière que nos ancêtres. Ainsi, au lieu de profiter des vaccins et de la nourriture gratuite qu’on nous a promis, elle a préféré m’apprendre l’art de piéger le gibier, de monter un wigwam ou une tente, de tanner les peaux et de soulever mon propre poids lors des portages. »

Malheureusement les conditions d’existence dans la plupart de ces pensionnats étaient effroyables ; après le traumatisme d’être séparés de leur famille, les enfants en arrivant étaient dépouillés de leurs vêtements et de tous leurs souvenirs, rasés, désinfectés puis punis s’ils utilisaient leur langue.

« Des petits nouveaux qui avaient passé un premier mois particulièrement difficile. Plus foncés que la moyenne, on leur avait plusieurs fois nettoyé le visage à l’eau de Javel pour tenter de les éclaircir un peu. Nous connaissions tous les effets secondaires de ce traitement : yeux rouges, démangeaisons nocturnes et peau qui pèle…

L’horreur.

Sans parler de la suite : les gamins s’étaient mis à hurler dans leur langue et les soeurs leur avaient nettoyé la bouche avec du savon jusqu’à leur donner envie de rendre leur déjeuner. »

C’est même parfois pire :

« D’une manière ou d’une autre, on va t’apprendre à faire des phrases, mon sauvage. (…) Ouvre la bouche, en grand !

Tourné vers les pensionnaires médusés, l’enfant finit par obéir (…) la Vipère plaça sur sa langue une lame de rasoir.

– Pendant que tes camarades feront leur prière et avaleront leur soupe, tu resteras ici avec cette lame dans la bouche. Ainsi, j’espère que tu auras compris la leçon : ici, on ne parle pas en algonquin mais en français. »

Sans compter tous les autres sévices psychologiques, physiques voire sexuels.

Nombre de ces enfants mouraient avant d’avoir pu revoir leurs familles.

Des conditions suffisamment terrifiantes pour que depuis quelques années des excuses soient venues des religieux et des politiques, jusqu’au premier ministre, Justin Trudeau qui en 2015, au nom de l’Etat fédéral, a solennellement demandé pardon aux peuples autochtones du pays.

Ces méthodes ont existé également en Europe comme pour les Samis, peuple autochtone du nord de l’Europe, qui ont été soumis à une politique d’assimilation forcée jusque dans les années 1980 en Finlande ou en Suède.

Et n’oublions pas les enfants réunionnais transplantés en métropole entre 1962 et 1984.

A lire.

 

Toxique

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Florence HINCKEL : Nos éclats de miroir

(Nathan, 2019)

« Chère Anne, ma vie n’est vieille que de quatorze ans et onze mois, pourtant je sais déjà qu’écrire en fait partie intégrante. Alors, dans ce journal, je vais te raconter ce qui m’interroge, me fait rire ou me bouleverse. Toutes ces choses que je n’oserais jamais dire à voix haute : le voile devant les yeux de ma mère ; ma meilleure et parfois cruelle amie Bérénice ; ma grande soeur, si forte et déterminée ; Dimitri, mon amour d’enfance perdu de vue ; la complexité du monde. Mais aussi mon reflet, si mouvant qu’il m’échappe… ou parfois se brise.

Je vais te parler de nos éclats de miroir.

Les tiens, les miens, les leurs. » (cf. 4ème de couverture)

Cléo tient un journal intime depuis trois ans, mais en commençant un nouveau cahier, il lui vient une idée peu ordinaire. Elle écrira à Anne Frank.

Bien sûr elle sait qu’elle est morte assassinée par les nazis à Bergen-Belsen. Elle avait quinze ans.

Mais auparavant, dans leur refuge d’Amsterdam, elle écrivait son journal qu’elle adressait à Kitty, son amie imaginaire.

Alors quand Cléo commence ce nouveau cahier, elle décide

« d’écrire tous les jours en commençant par « Chère Anne »… Et je finirai par « A toi, Kitty ». (…)

Ce sera comme si tu m’écoutais. Parfois je regarde des photographies de toi. Je te ressemble un peu. Je suis brune et mince, et je souris souvent. Je te regarde sagement accoudée à un bureau, et je vois une flamme dans ta poitrine. Je pense parfois que je suis ta soeur de flamme. Je sais que c’est présomptueux, mais je n’y peux rien. Je sens en regardant ton portrait la même flamme en toi que celle qui me pousse à écrire.

Regarde, c’est ce portrait de toi que je préfère :

Il me sera difficile de dépasser quinze années, un mois et vingt jours, âge où tu as écrit pour la dernière fois dans ton journal. J’aurai l’impression de te trahir. Je pense qu’après cet âge, je ne pourrai plus t’écrire. Je ne pourrai plus usurper l’identité de Kitty. Peut-être bien que je ne pourrai plus écrire du tout. Ou peut-être qu’il faudra que je disparaisse.

J’y pense de temps à autre. »

Et Cléo-Kitty va tenir parole jusqu’à ses quinze ans, 1 mois et 19 jours, entremêlant les souvenirs du journal d’Anne, le marronnier, Peter… et ses propres émotions.

On se prend à vivre avec Cléo, sa soeur Mélodie, sa mère si fragile depuis la mort de leur père, Dimitri son amour d’enfance.

Mais en filigrane dans ce récit, il y a Bérénice.

Bérénice, « la meilleure amie ».

Terriblement toxique en fait. Et cela m’a paru aussi fort que le reste du récit, peut-être même plus à la seconde lecture.

Qui n’a (eu) ce genre d' »ami(e) » ?

Florence Hinckel, qui est née en 1973,  s’est inspirée de son propre journal intime pour ce livre, elle aussi écrivait à Anne Frank, elle aussi a cessé de l’écrire à quinze ans. Mais pas d’écrire !

« Appelez-moi Nathan »

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La journaliste Catherine CASTRO et le dessinateur Quentin ZUTTION ont réalisé ensemble ce roman graphique : « Appelez-moi Nathan » (édité par Payot Graphic en 2018) sur un sujet difficile, inspiré d’une histoire vraie.

Avant Nathan, il y a Lila, une fille sans histoire dans une famille aimante. Bien sûr elle aime mieux être en jean qu’en robe et faire du waterpolo ou jouer au foot avec les garçons, toutes les filles ne sont pas des clones de la poupée Barbie !

Mais à la puberté Lila ne s’accepte plus, avoir des seins, avoir ses règles, c’est impensable et ça la dégoûte.

Alors commence un parcours du combattant pour se faire accepter comme elle se voit : en garçon.

Un parcours douloureux mentalement et physiquement.

« Nathan est né Lila, dans un corps de fille. Un corps qui ne lui a jamais convenu, il décide alors de corriger cette « erreur génétique » avec le soutien indéfectible de sa famille, ses amis, ses profs et, à seize ans, des injections de testostérone de 0,8 mg par mois. Quitte à devenir quelqu’un, autant que ce soit vous-même. » (cf. présentation éditeur)

Si vous pensez comme les copains de son père :

 » – Esteban, j’ai réfléchi à ton problème. C’est la mode en ce moment ces histoires.

Ouais ! Pas un jour où on n’en entend pas parler.

Bon, elle veut devenir un homme… Avec tous les pesticides qu’ils bouffent, pas étonnant que ça déconne. Ça leur flingue le système.

– Elle est pas malade !

– (…) Y a de plus en plus de gosses qui veulent changer de sexe. Je trouve ça bizarre.

– Ça a toujours existé, sauf que c’était ultra-tabou. (…)

– Ouais. Et là, c’est la môme de notre pote. »

Alors lisez cette BD intelligente et pédagogique qui aborde au passage d’autres sujets universels de l’adolescence comme les scarifications, l’addiction au smartphone et les réseaux sociaux ou la violence inacceptable de ceux qui ne supportent pas les différences.

 

« Eclats d’âme »

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« « Deux jours avant les vacances d’été, je crois que… je suis mort ». C’est ce qu’a pensé Tasuku le jour où un de ses camarades de classe lui a piqué son smartphone, alors qu’il était en train de regarder une vidéo gay dessus. La rumeur s’est répandue comme une trainée de poudre. Tasuku, pense alors à se suicider, ne pouvant supporter cette réalité dont il n’avait pas encore complètement conscience lui-même, mais aussi par peur du regard de la société. Pourtant, alors qu’il s’apprête à sauter dans le vide, il aperçoit, au loin, une mystérieuse silhouette de jeune femme qui le devance et… saute dans le vide ?! Intrigué, terrorisé, il s’élance vers l’endroit d’où elle a sauté. Il y découvre, stupéfait, que la jeune femme est encore en vie, et qu’elle est l’hôte d’une sorte de résidence associative, véritable safe space où se réunissent diverses personnes LGBT. De rencontre en rencontre, le jeune lycéen va apprendre à se connaître, à s’accepter, et trouver sa place dans le monde. » ( cf. présentation éditeur)

Un manga en 4 volumes de Yuhki KAMATANI, édité par Akata en 2018, tout en délicatesse et subtilité pour parler de la découverte et la difficile affirmation de soi quand on n’est pas dans les « normes » habituelles de la société, japonaise ou autre.

La violence du rejet, l’incompréhension, les réactions des parents déstabilisés, voire la lourdeur de certains voulant se montrer bienveillants à tout prix, tout est décrit avec finesse mais efficacité.

La résidence où Tasuku peut venir « respirer » un peu participe à un projet magnifique : restaurer ces vieilles maisons japonaises abandonnées qui appartiennent au patrimoine culturel de la ville.

Une fois rénovées, elles aideront à revitaliser le quartier en accueillant de nouveaux habitants.

Passer du travail de démolition à la restauration, de l’exutoire à la reconstruction, se voir confier un projet en étant soutenu par l’amitié des autres, tout cela permettra à Tasuku de se sentir plus fort pour affronter la société pas toujours tendre pour ceux qu’elle juge « différents ».

Un très beau manga, nuancé et constructif.

« Liz et l’oiseau bleu »

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Il y a quelques mois, Moustik nous avait parlé de « Silent voice« .

Naoko YAMADA a, depuis, réalisé un autre anime : « Liz et l’oiseau bleu » (Kyoto animation, 2018 au Japon, 2019 pour la sortie française).

« Une émouvante et délicate histoire d’amitié entre deux lycéennes, Nozomi et Mizore, toutes deux musiciennes, aussi proches que différentes… Nozomi est une jeune femme extravertie et très populaire auprès de ses camarades de classe, doublée d’une talentueuse flutiste. Mizore, plus discrète et timide, joue du hautbois. Mizore se sent très proche et dépendante de Nozomi, qu’elle affectionne et admire. Elle craint que la fin de leur dernière année de lycée soit aussi la fin de leur histoire complexe, entre rivalité musicale et admiration. Les deux amies se préparent à jouer en duo pour la compétition musicale du lycée Kita Uji. Quand leur orchestre commence à travailler sur les musiques de Liz et l’oiseau bleu*, Nozomi et Mizore croient voir dans cette oeuvre bucolique le reflet de leur histoire d’adolescentes. La réalité rejoindra-t-elle le conte ? »

« Liz and the blue bird » a fait partie de la sélection officielle d’Annecy 2018.

(*) Librement inspiré de « L’oiseau bleu » de Maurice Maeterlinck

Le G.V.S.

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Décidément les « vieux » font parler d’eux.

Celui qui a commencé (!), c’est Wilfrid LUPANO avec « Les vieux fourneaux » dessiné par Paul CAUUET (5 volumes déjà parus chez Dargaud, entre 2014 et 2018), tous plus désopilants les uns que les autres. Si vous n’en n’avez encore lu aucun, foncez !

« Les Vieux Fourneaux raconte les aventures de trois septuagénaires, amis depuis leur plus tendre enfance: Antoine, Emile et Pierrot. Chacun a suivi sa route, chacun a fait ses choix, chacun a fondé (ou pas) une famille. Séquelles, souvenirs, fragments de vies (presque) passées. Il reste pourtant à ces trois-là de belles choses à vivre, et une solide amitié chevillée au corps.

Les Vieux Fourneaux, à travers dʼincessants va-et-vient entre les années cinquante et les années 2010, raconte sur un mode tragi-comique notre époque, ses bouleversements sociaux, politiques et culturels, ses périodes de crise. » (cf. résumé éditeur)

Et voilà que le Gang des Vieux Schnocks fait parler de lui à son tour sous la plume de Florence THINARD (Gallimard « scripto », 2019)

Le G.V.S. ce sont quatre « vieux » qui en ont marre de cette « société pourrie qui est anti-vieux ! » :

« – On nous méprise ! On nous organise des repas de vieux ! On nous parque dans des maisons de vieux où on nous traite comme des vieux !

– Pero en plous, on nous baisse la pensiòn de retraite !

– Et le pire ? Vous savez ce que c’est le pire ? (…) c’est qu’on nous OUBLIE ! Transparents ! Invisibles ! In-ex-is-tants ! Voilà ce qu’on est ! »

Enfin, pas tout à fait, puisqu’un « jeune à capuche » vient d’arracher  le sac de Rose-Aimée… Mais les autres ont tout vu et ils vont lui montrer de quel bois ils se chauffent, Alfonso le vieil anarchiste espagnol dit « Papi Ferraille », Victor l’artiste du groupe qui tagge avec malice les affiches publicitaires et Gisèle, l’ex-coiffeuse, moulée dans son pantalon léopard.

Le G.V.S. va passer à l’attaque et il n’y aura pas que le p’tit jeune à capuche qui va « morfler » !

De quoi rire, mais aussi réfléchir. Tous empruntables à la BFM !

 

Ada

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Ada de Barbara BALDI (Ici même, 2019)

« 1917, quelque part en Autriche. La jeune Ada vit seule avec son père, un bûcheron aussi rustre qu’autoritaire. Le talent et la curiosité de la fillette pour la peinture ne font qu’attiser la colère et le mépris du père. Consciente que l’affrontement n’est pas une option, Ada fait mine de se soumettre à l’autorité paternelle, pour mieux, secrètement, s’adonner à sa passion. Pour autant, l’orage se prépare au loin et il sera difficile d’y échapper…

Pour son deuxième roman graphique, Barbara Baldi privilégie de nouveau les ambiances aux dialogues, et les paysages silencieux égrenés par le défilé des saisons. Si la nature où vit Ada est à l’abri des combats et des bruits de la guerre, si les paysages qui l’entourent sont somptueux, cet environnement n’en apparaît pas moins, bien vite, comme une prison sans barreaux, où la jeune fille est enfermée, isolée, humiliée.

Les pages muettes installent l’atmosphère étouffante du face-à-face père-fille, et renforcent le sentiment de solitude de l’héroïne. Un album au graphisme saisissant, tout en sensibilité et en clairs-obscurs. » (cf. présentation éditeur)

Ada vit seule avec son père après que sa mère a fui la maison… Elle-même n’aspire qu’à s’échapper, tout au moins grâce à la peinture, qu’elle pratique en cachette dans une cabane au fond des bois. Un mystérieux E. lui fournit parfois pigments et encouragements qui l’aident à tenir.

Un jour pourtant Ada réussira à aller jusqu’à Vienne.

Au fil des pages on croise quelques tableaux d’Egon Schiele ou Gustav Klimt, mais c’est la résistance de cette jeune fille face à l’oppression de son père qui m’a parue le plus intéressant.

Beau roman (graphique) d’apprentissage.