Archives de Catégorie: Roman

Magnetic Island – Editions Albin Michel

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Avec son roman, Fabrice Colin nous plonge dans les méandres de l’inconscient.

« J’ai subi le rituel – le walk-about- arpentant en solitaire le désert de mon âme… j’ai traversé l’enfer. Ceci est l’histoire de ma première mort ».

Cyan vit ou survit avec son père et son grand-père. Malgré la belle villa et l’argent, on sent un mal-être profond dans la vie de ce garçon. Il évoque une soeur jumelle qu’on suppose morte, une mère partie, un père cinéaste loin de lui, un grand-père égocentrique, et surtout Divine, son autre soeur disparue depuis quelques jours.

Cyan se met à sa recherche. C’est le moment où il doit faire face à la réalité, se retourner sur les drames familiaux que sa mémoire n’a pas digéré.

Fabrice Colin nous distille peu à peu les indices, tel un roman policier porté par une trame psychologique intense.

Un bel hymne à la résilience! avec en fond sonore la musique de Lorde (que j’avais un peu oublié).

A la bfm

« Les jours, les mois, les années »

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Cent cinquante pages d’une densité extraordinaire que ce roman de YAN Lianke :  « Les jours, les mois, les années » édité en « Picquier poche » en 2014.

« Une terrible sécheresse contraint la population d’un petit village de montagne à fuir vers des contrées plus clémentes. Incapable de marcher des jours durant, un vieil homme demeure, en compagnie d’un chien aveugle, à veiller sur un unique pied de maïs. Dès lors, pour l’aïeul comme pour la bête, chaque jour vécu sera une victoire sur la mort. Ce livre est d’une force et d’une beauté à la mesure de cette plaine couronnée de montagnes dénudées où flamboie un soleil omniprésent. Le roman de Yan Lianke est un hymne à la vie. La fragilité et la puissance de la vie, et la volonté obstinée de l’homme de la faire germer, de l’entretenir, d’en assurer la transmission. C’est un acte de foi, aux confins du conte et du chant, à la langue comme jaillie de la nuit des temps ou des profondeurs les plus intimes de l’être. » (Présentation éditeur)

Après plus de cinquante jours de confinement, la ténacité de « l’aïeul » offre d’autres horizons.

Tout y est combat, le premier ennemi étant le soleil qui ne cesse de réchauffer la terre et accentuer la sécheresse, ensuite il faut disputer les rares grains restants à des hordes de rats, marcher de plus en plus loin pour trouver une source pas encore asséchée, surveiller la croissance de l’unique pied de maïs…

Un jour où l’aïeul s’est aventuré encore plus loin,

« Après avoir grimpé puis descendu quelques monts, il vit, dans un étroit ravin, une pierre sur la face ombragée de laquelle se trouvait une branche de roseau. Il dit, merde, il y a donc encore de l’espoir ?

Il s’assit sur la pierre pour souffler, arracha la branche, en porta un morceau à la bouche, le mastiqua lentement pour en sucer le jus sucré puis avala les morceaux prémâchés. Il dit, s’il n’y a pas d’eau ici, je veux bien me cogner la tête contre les rochers.

(…) Finalement, la nuit tombait presque lorsque l’aïeul trouva la source. Il vit d’abord le sable blanc légèrement coloré d’un rouge aqueux, puis sentit sous ses pieds brûlants après cette si longue marche une agréable fraîcheur. Il avançait, foulant le sable humide. Le ravin allait en se rétrécissant ; à un moment, l’aïeul heurta les parois de l’épaule ; c’est alors que la douce musique de l’eau lui parvint. Levant la tête, la vision d’un paysage verdoyant le saisit. Il s’arrêta. Depuis cinq mois, il n’avait plus vu autant d’herbe verte, il avait presque oublié à quoi ressemblait une prairie. Il y avait là des roseaux, des fleurs rouges et blanches, alternant avec d’autres encore. Dans la chaleur étouffante, cette épaisse saveur verte, humide et sucrée, s’insérait soudain, se déployait, murmurait le long du ravin. Tout à coup l’aïeul sentit sa gorge le chatouiller. Il voulait boire. La sensation de sécheresse l’avait assailli subitement, engourdissant ses lèvres gercées sans qu’il puisse y résister. Il avait déjà repéré à quelques pas devant lui une étendue d’eau large comme la moitié d’une natte. Le petit étang recouvrait les joncs pour moitié, de sorte que la verdure traversait le miroir de l’eau.

Mais , alors qu’il s’apprêtait à laisser ses seaux pour courir étancher sa soif, il s’arrêta. Il avala profondément sa salive, sans bouger. Il y avait un loup embusqué derrière un massif, un loup de même taille que l’aveugle. Ses yeux étaient verts et brillants. Il avait d’abord été surpris par l’apparition de l’aïeul, puis, comprenant qu’il transportait des seaux, son regard s’était chargé de haine et de cruauté, il avait même légèrement fléchi ses pattes de devant, comme pour se tenir prêt à bondir.« 

Le loup n’est pas seul et la nuit à résister à la meute est un morceau d’anthologie.

Cent cinquante pages à veiller le pied de maïs comme son enfant. Touchant et très fort à la fois. Mais âmes sensibles, s’abstenir !

Pour ceux qui seraient tentés par le survivalisme.

A emprunter à la BFM.

« Non à l’exploitation »

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Dans la collection déjà citée à propos de Célestin Freinet : Actes sud junior « Ceux qui ont dit non », un titre écrit il y a dix ans par Gérard DHOTEL résonne avec les événements en France d’avant le Covid 19 : « Louise Michel, non à l’exploitation« .

Louise Michel (1830-1905), serialblogueuses y avait fait allusion à propos du film de Michel Ocelot « Dilili à Paris ».

Ce petit livre vous en dira un peu plus sur elle, sous le prétexte d’un journaliste à l’Intransigeant qui assiste à la plupart de ses procès. « L’Intransigeant » est un journal  lancé en 1880 et dirigé par Henri Rochefort. C’est l’occasion de vous rendre sur le site de la BnF-Gallica et d’y découvrir aussi bien des numéros de ce journal que les oeuvres de Louise Michel.

Institutrice, brancardière au moment de la Commune et déportée en Nouvelle-Calédonie d’où elle reviendra libertaire, féministe, elle a fréquenté Victor Hugo qui lui dédiera le poème « Viro major« , Georges Clémenceau, Jules Vallès,  Eugène Varlin et bien d’autres personnalités engagées de son temps.

En 1883, lors d’un de ses procès, elle termine sa plaidoirie par :

« Il y a une chose qui vous étonne, qui vous épouvante, c’est une femme qui ose se défendre. On n’est pas habitué à voir une femme qui ose penser ; on veut selon l’expression de Proudhon, voir dans la femme une ménagère ou une courtisane ! »

En détention en Nouvelle-Calédonie, elle s’intéresse aux Canaques, apprend leur langue et leur enseigne le français. Elle prendra leur défense lors de leur révolte en 1878 et enverra des articles aux journaux français pour dénoncer la répression sanglante dont ils furent victimes.

Elle disait également :

« S’il y a des miséreux dans la société, des gens sans asile, sans vêtements et sans pain, c’est que la société dans laquelle nous vivons est mal organisée. On ne peut pas admettre qu’il y ait encore des gens qui crèvent la faim quand d’autres ont des millions à dépenser en turpitudes. C’est cette pensée qui me révolte ! « 

 

Ma vie a changé – Marie-Aude Murail – Ecole des loisirs

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Ce n’est pas une nouveauté mais la période permet de revenir sur des livres qu’on a aimé.

Madeleine – documentaliste – et Constantin son fils, sont contraints d’accueillir un elfe chez eux (son ancien propriétaire, le voisin du dessous, vient de décéder). Elle le baptise Timothée : c’est ce fameux petit ange (enfin là petit diablotin) qui va les amener à modifier leur vie et ce qu’ils en attendent.

Au début de l’histoire, Madeleine est seule, larguée par son mari, Constantin, ado en déshérence ne brille pas par ses résultats, et enfin Beetlejuice leur caniche tel un scout toujours prêt!

C’est l’échec total.

Tim va redonner du goût à la vie, et montrer qu’avec ou sans magie, nous avons les cartes en mains pour effacer les doutes et croire en nous.

En plus Marie-Aude nous offre une des plus belles déclarations d’amour dans ce roman :

« Madeleine, l’air est magique autour de toi. Ca ne s’explique pas. Une fois qu’on a respiré cet air, on sait qu’on ne pourra plus s’en passer… Ou on en mourra ».

 

 

 

A la bfm

 

 

« Les quatre filles du docteur March »

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C’est le confinement et j’alterne nouveautés et relectures. N’ayant pas encore vu le film de Greta Gerwig, en attendant que la BFM puisse l’acquérir,

j’ai relu le roman de Louisa May ALCOTT : « Les quatre filles du docteur March » (Gallimard « chefs-d’oeuvre universels », 1996), une édition intégrale, illustrée par Jame’s PRUNIER, avec en contrepoint des images documentaires et des commentaires pour replacer le roman dans le contexte de l’époque.

Louisa May ALCOTT, on en a déjà parlé dans serialblogueuses car sa jeunesse a été marquée par l’environnement intellectuel et idéologique de sa famille qui fréquentait entre autres Henry David Thoreau et Ralph Waldo Emerson, à Concord (Massachusetts).

Dans une famille engagée pour l’abolition de l’esclavage et l’émancipation des femmes, Louisa May Alcott sera elle-même infirmière pendant la Guerre de Sécession.

Dans le roman, le révérend (et non docteur) March est parti, malgré son âge et sa famille, rejoindre en tant qu’aumônier les soldats de l’Union (états du Nord hostiles à l’esclavage) qui se battent contre ceux de la Confédération (états du Sud qui ont fait sécession car leur économie rurale dépend essentiellement de l’esclavage).

Si l’on s’abstrait du côté pieux et moralisateur très daté, le roman demeure très contemporain.

Tout particulièrement par sa vision des femmes, or rappelons-nous qu’il est paru en 1868, mais aux Etats-Unis.

Le chapitre sur le pique-nique avec les amis anglais de Laurie en est un bon exemple.

« L’esprit d’indépendance est de tradition en Amérique. Ici les jeunes filles qui gagnent leur vie sont respectées et admirées. » rétorque M. Brooke à la jeune Anglaise Kate offusquée.

Ou quand Madame March explique à ses filles qu’elle les veut « épanouies et heureuses (…) mariées ou célibataires » et qu’il

« ne s’agit pas d’épouser un homme parce qu’il est riche, et avoir une maison magnifique ne vous rendra pas heureuses si l’amour en est absent. L’argent est une chose utile et précieuse, et peut-être respectable quand on l’utilise à bon escient ; mais je ne veux en aucun cas que vous le considériez comme un bien qu’il faut obtenir à tout prix. »

« (…) Partagez équitablement votre temps entre le travail et les distractions pour que vos journées soient utiles et agréables, et montrez que vous comprenez la valeur du temps en l’employant à bon escient. Ainsi vous ne gâcherez pas votre jeunesse, vous pourrez vieillir sans regret et votre vie sera une réussite malgré le manque d’argent. »

Le personnage de Jo résonne également, Louisa May Alcott en fait un « tomboy », c’est à dire un « garçon manqué », qui nous rappelle presque cent ans après le personnage de Claude dans la série d’Enid Blyton, le « Club des cinq »*.

Le chapitre sur « Amy dans la vallée de l’humiliation » est intéressant à plus d’un titre car il parle de l’éducation mais aussi de la désobéissance. Amy s’est fait confisquer les citrons confits qu’elle voulait offrir à ses camarades, elle doit les jeter par la fenêtre et subir des coups de règle sur la paume de la main avant d’être mise au piquet. Au retour, sa mère lui explique qu’il était normal qu’elle soit punie puisqu’elle avait enfreint une interdiction mais que la méthode du maître est disproportionnée et détestable. Et le jour même, sa soeur va récupérer ses affaires dans la classe où Amy ne reviendra plus.

« (…) Je jugeais les héroïnes sottes, leurs amoureux fades. Mais il y eut un livre où je crus reconnaître mon visage et mon destin : Little women, de Louisa Alcott. Les petites March étaient protestantes, elles avaient pour père un pasteur et comme livre de chevet, leur mère leur avait donné non l’Imitation de Jésus-Christ, mais The Pilgrim’s Progress : ce recul ne faisait que mieux ressortir les traits qui nous étaient communs. (…) Je m’identifiais passionnément à Joe, l’intellectuelle. Brusque, anguleuse, Joe se perchait, pour lire, au faîte des arbres ; elle était bien plus garçonnière et plus hardie que moi ; mais je partageais son horreur de la couture et du ménage, son amour des livres. Elle écrivait : pour l’imiter je renouai avec mon passé et composai deux ou trois nouvelles. (…) Les rapports de Joe et de Laurie m’allèrent au coeur. Plus tard, je n’en doutais pas, ils s’épouseraient ; il se pouvait donc que la maturité accomplît les promesses de l’enfance au lieu de la renier ; cette idée me comblait d’espoir. Mais ce qui m’enchanta surtout, c’est la partialité décidée que Louisa Alcott manifestait à Joe. »

C’est Simone de Beauvoir qui l’écrit dans « Mémoires d’une jeune fille rangée ».

De la même manière, la réalisatrice Greta Gerwig a déclaré lors de la remise du USC Scripter Award : « Ce que je suis aujourd’hui serait totalement inimaginable sans Louisa May Alcott. (…) Sans Louisa, je n’aurais jamais écouté cette petite voix intérieure qui me chuchotait d’écrire. ». Quant à la productrice du film, Amy Pascal, elle aurait « aimé que Louisa May Alcott soit ici pour accepter ce prix et pour voir à quel point ses paroles sont légendaires. (…) pour beaucoup d’entre nous, il nous a donné le courage d’être ce que nous n’osions pas être en tant que femmes. » (cf. ActuaLitté, 27/01/2020)

(*) Et bien avant le film éponyme de Céline Sciamma en 2011.

« La puissance des filles pour les filles »

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« Moxie : désigne le caractère audacieux d’une personne prête à défendre ses convictions envers et contre tous.

Vivian Carter, 16 ans, en a marre.
Marre que l’équipe de foot de son lycée se croie tout permis.
Marre qu’on impose des règles vestimentaires aux filles, mais jamais aux garçons.
marre du sexisme dans les couloirs du bahut et des profs qui ferment les yeux.
Plus que tout, Vivian en a marre qu’on lui dise qui elle doit être.
Vivian Carter dit STOP.

Et si toutes les filles se rassemblaient pour qu’enfin sonne l’heure de la révolution ?

LES MOXIE GIRLS CONTRE-ATTAQUENT ! » (cf. 4ème de couverture. Editions Milan, 2019)

Un chouette roman de Jennifer MATHIEU, même si les Etats-Unis dépassent, j’espère mais je suis peut-être trop optimiste, en bêtise sexiste et raciste ce qu’on peut voir dans nos lycées.

Loin d’être manichéen, ce roman fait le portrait de filles ordinaires, audacieuses (« moxie ») ou pas, qui rêvent comme la plupart des adolescentes d’avoir des amies sur lesquelles compter, un amoureux, des parents compréhensifs et solides et des résultats scolaires suffisamment bons pour continuer après le bac.

Mais le nième jour où, en pleine interrogation orale de littérature, Mitchell Wilson coupe la parole à une fille de la classe en lui disant « Va faire la vaisselle » avec le soutien de « son fan-club de footballeurs attardés [qui] éclate de rire comme si c’était la plus hilarante, la plus originale des blagues, alors qu’ils la répètent invariablement depuis le printemps dernier », c’en est trop.

D’autant qu’approche « le tournoi BCBG ».

Eh oui, le tournoi « beau cul belle gueule » organisé par ces messieurs :

« Le tableau de pronostics est constitué de soixante-quatre terminales et premières, c’est-à-dire un quart environ des filles de chaque classe. Les autres sont éliminées d’office parce qu’elles n’ont aucune chance. Ce sont les gars les plus populaires de terminale qui remplissent le tableau. Pendant deux semaines, à l’aide d’un système de vote compliqué, ils déterminent celle qu’ils trouvent le plus à leur goût.

Et les garçons partagent tout sur Internet. Le nom de toutes les filles et toutes leurs victoires.« 

« L’idée que les filles d’East Rockport soient évaluées, classées et comparées sur des critères tels que leurs fesses, leurs seins ou leur visage » une année de plus empêche Vivian de s’endormir ce soir-là, alors elle réfléchit longuement aux (ré)actions possibles et… je vous laisse découvrir comment elle arrivera à fédérer l’essentiel des filles du lycée et quelques garçons, malgré les menaces du proviseur de les expulser du lycée et d’empêcher leur inscription à l’université.

Et comment cette histoire se propagera du lycée de East Rockport à tout le Texas et les USA.

« Sauvages »

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Nathalie BERNARD : Sauvages (Thierry Magnier, 2018)

« Jonas vient d’avoir 16 ans, ce qui signifie qu’il n’a plus que deux mois à tenir avant de retrouver sa liberté.

Deux mois, soixante jours, mille quatre cent quarante heures. D’ici là, surtout, ne pas craquer. Continuer à être exactement ce qu’ils lui demandent d’être. Un simple numéro, obéissant, productif et discipliné.

En un mot, leur faire croire qu’ils sont parvenus à accomplir leur mission : tuer l’Indien dans l’enfant qu’il était en arrivant dans ce lieu de malheur, six années plus tôt. »

A travers ce destin, Nathalie BERNARD nous parle de ces pensionnats autochtones qui ont existé au Québec jusque dans les années 1990 et qui ont « accueilli » des milliers d’enfants brutalement arrachés à leur culture indienne.

Entre roman historique et thriller, l’auteur nous entraîne dans une course effrénée au coeur de ces immenses forêts québécoises. Une chasse à l’homme qui ne possède que deux issues : la liberté ou la mort. » (cf. 4ème de couverture)

Le dernier de ces pensionnats a fermé ses portes en 1996… Ils avaient été créés en 1820 afin de scolariser mais surtout évangéliser et assimiler les enfants autochtones : dans le roman, Jonas est un Cri et Gabriel un Inuit.

« (…) La Gendarmerie royale du Canada vient m’enlever à [ma mère].

– C’est mieux pour lui, madame ! Au pensionnat du Bois Vert, il recevra une bonne éducation et il apprendra le français, lui assurent-ils en tentant de m’arracher à ses bras. (…) De toute façon, vous n’avez pas le choix. Si vous refusez, vous agissez contre la loi !

Les mains nouées autour de son cou, je m’accroche à ma mère comme à un rocher. Impuissante, elle me regarde, ou plutôt me dévore des yeux, sachant au plus profond d’elle-même que c’est la dernière fois qu’elle me voit. Ma mère est une Cri et elle appartient au clan du loup. Néanmoins, elle a déjà croisé la route de ceux que nous appelons « les manteaux noirs », les prêtres missionnaires. Elle a accepté de me faire baptiser et de me choisir un prénom chrétien. Je crois même qu’elle aime certains aspects de la religion que les Blancs veulent nous imposer. Pourtant, en dépit de leurs interdictions, elle continue de croire aux esprits de la forêt et de vivre de la même manière que nos ancêtres. Ainsi, au lieu de profiter des vaccins et de la nourriture gratuite qu’on nous a promis, elle a préféré m’apprendre l’art de piéger le gibier, de monter un wigwam ou une tente, de tanner les peaux et de soulever mon propre poids lors des portages. »

Malheureusement les conditions d’existence dans la plupart de ces pensionnats étaient effroyables ; après le traumatisme d’être séparés de leur famille, les enfants en arrivant étaient dépouillés de leurs vêtements et de tous leurs souvenirs, rasés, désinfectés puis punis s’ils utilisaient leur langue.

« Des petits nouveaux qui avaient passé un premier mois particulièrement difficile. Plus foncés que la moyenne, on leur avait plusieurs fois nettoyé le visage à l’eau de Javel pour tenter de les éclaircir un peu. Nous connaissions tous les effets secondaires de ce traitement : yeux rouges, démangeaisons nocturnes et peau qui pèle…

L’horreur.

Sans parler de la suite : les gamins s’étaient mis à hurler dans leur langue et les soeurs leur avaient nettoyé la bouche avec du savon jusqu’à leur donner envie de rendre leur déjeuner. »

C’est même parfois pire :

« D’une manière ou d’une autre, on va t’apprendre à faire des phrases, mon sauvage. (…) Ouvre la bouche, en grand !

Tourné vers les pensionnaires médusés, l’enfant finit par obéir (…) la Vipère plaça sur sa langue une lame de rasoir.

– Pendant que tes camarades feront leur prière et avaleront leur soupe, tu resteras ici avec cette lame dans la bouche. Ainsi, j’espère que tu auras compris la leçon : ici, on ne parle pas en algonquin mais en français. »

Sans compter tous les autres sévices psychologiques, physiques voire sexuels.

Nombre de ces enfants mouraient avant d’avoir pu revoir leurs familles.

Des conditions suffisamment terrifiantes pour que depuis quelques années des excuses soient venues des religieux et des politiques, jusqu’au premier ministre, Justin Trudeau qui en 2015, au nom de l’Etat fédéral, a solennellement demandé pardon aux peuples autochtones du pays.

Ces méthodes ont existé également en Europe comme pour les Samis, peuple autochtone du nord de l’Europe, qui ont été soumis à une politique d’assimilation forcée jusque dans les années 1980 en Finlande ou en Suède.

Et n’oublions pas les enfants réunionnais transplantés en métropole entre 1962 et 1984.

A lire.