Archives de Tag: amour

T’arracher

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T’arracher

de Claudine Desmarteau

aux Éditions Thierry Magnier

«  Je tiens pas en place. C’est comme si tout l’intérieur me démangeait. Le manque de Toi a accouché d’une bête furieuse qui s’agite en grondant dans mes boyaux. J’ai envie de mordre. De tout déchirer à coups de sabre. Je suis devenue un chien enragé. On en guérit de la rage ? Non. Si t’as pas été vacciné à temps c’est mort. »

Lou 17 ans aimait furieusement, la réciproque ne semble pas évidente, et cette histoire qui la rendait belle, invincible qui lui donnait envie de dévorer la vie vient de se terminer dans les cendres d’un brasier vite consumé.

De l’objet de la passion on ne saura pas grand-chose, on sent que pour lui c’est une affaire réglée et qu’il est rapidement passé à autre chose. Curieusement Lou ne parle ni de tendresse, ni de complicité ni de moments de bonheur partagés. Elle l’avait « dans la peau » ce qui comme dans toutes les histoires d’amour se traduit par l’élan irrationnel, inexplicable qui mêle deux épidermes.

Alors elle se consume dans les déchirantes sensations du manque et des questionnements stériles

pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Le flux et le reflux de ses souvenirs la ballotte entre regrets et haine, tout est blessure, les amis, le lycée, la famille.

«  J’évite les miroirs. Je me fais peur. A quel point j’ai une sale gueule, je le lis dans le regard des autres même s’ils ne disent rien. J’ai l’impression d’être à poil quand ils me dévisagent, ces cons.

Me font chier. Tous. Rien à leur dire. J’arrive plus à faire semblant.

Cette envie de chialer qui monte sans raison particulière . Elle est passée où, Lou ? C’est qui cette loque transparente ?

Je suis en train de sombrer et ça crève les yeux.  »

Le rythme du roman est à la mesure de la haine que ressent l’héroïne pour tout ce qui l’entoure. Il n’y a pas de pause dans cette douleur et dans ce vertige d’autodestruction.

C’est cru, violent, parfois dérangeant comme un chagrin d’amour.

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La Maison des Morts

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La Maison des Morts

de Sarah Pinborough

chez Milady

Dans le dortoir 4 Toby est un peu le chef, un peu le père ou le frère qui aide à vaincre la peur.

Car Will et Ashley, Louis et Jake, et tous les pensionnaires du manoir essaient tout au long du jour de survivre à cette torture. Qui va disparaître cette nuit et partir pour le Sanatorium ?

Ils sont ici parce qu »un test sanguin régulièrement pratiqué sur l’ensemble des moins de 18 ans repèrent les porteurs actifs du Gene Déficient et les envoient directement sur cette île perdue.

«  Même quand il vit la camionnette stationnée devant chez lui, à l’endroit où son père se garerait en rentrant du travail, il ne fit pas le rapport.

Ce fut lorsqu’il entendit les cris de sa mère qu’il comprit enfin. Trop tard. De toute façon, il faisait trop chaud pour courir.  »

La fuite est impossible, garçons et filles sont happés par un engrenage infernal et arrivent dans ce lieu étrange dirigé par la Matrone.

Il y a des professeurs qui leurs donnent des cours , des infirmières qui distribuent des somnifères et cette attente mortelle : quand les symptômes vont-ils apparaître ?

 »  Ils disent que ça fait saigner les yeux. Qu’ils sortent presque de leurs orbites et qu’après du sang coule.

– Qui dit ça ?

– Des gens. Je l’ai entendu.

-T’inventes.

– Non, pas du tout, proteste Will. Pourquoi j’inventerais un truc pareil ? Je te dis que je l’ai entendu quelque part. D’abord on devient fou, puis les yeux se mettent à saigner. Je crois même que la peau saigne.

– C’est vraiment n’importe quoi !

-Taisez-vous et dormez ! Dis-je en roulant sur le coté.  »

Chacun gère sa terreur comme il le peut : Toby s’enferme dans une indifférence et un cynisme de façade Ashley se tourne vers Dieu tous sont rongés par la terreur.

Un jour deux vans noirs se garent devant le manoir, c’est la procédure habituelle, mais cette fois dans le groupe de nouveaux arrivants hébétés il y a Clara.

Clara va fissurer les murs de la maison. Pour elle le Sanatorium n’est pas une fatalité, il faut fuir et vivre.

C’est vraiment un excellent roman. L’absence d’informations rend ce huis clos d’autant plus étouffant, on ressent presque la peur des personnages . Que se passe-t-il la nuit dans le sanatorium ?

Qu’est-ce que ce gène ? Pourquoi les parents ne se rebellent ils pas ? Quelle est cette société qui envoie ses enfants à la mort dans l’indifférence générale ?

Il n’y a aucune réponse, juste la mort inéluctable.

Un vrai coup de cœur.

« Hors champ »

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Dans ce roman publié dans leur collection « Encrage » par les éditions La Joie de lire en 2017 , Chiara CARMINATI s’intéresse à ce qui est « hors champ » durant la guerre de 14 dans le Frioul…

Plusieurs raisons pour nous y intéresser à notre tour : la guerre vue d’Italie, en effet jusqu’à présent nous avons – dans le cadre des commémorations du centenaire de la guerre de 1914-1918 – lu un certain nombre de documentaires et de romans français ou anglais voire allemands, mais italiens… guère. Et là où Chiara Carminati nous accroche, c’est qu’elle nous en parle du point de vue des civils, à travers les cinq années de la vie d’une famille dont les trois hommes sont au front ou sur les chantiers proches et, parmi les trois femmes restantes, la mère née à Grado sous domination autrichienne qui devient potentiellement suspecte et internée.

Ses deux filles, Jolanda (la narratrice) et sa petite soeur Mafalda, ainsi que l’ânesse Modestine trouvent alors refuge à Udine chez une « tante », vieille femme désormais aveugle qui a vu naître leur mère.

La guerre est en filigrane, portée par les rumeurs qui circulent, les lettres des soldats, mais aussi les bombardements autrichiens.

Une autre originalité du livre, c’est que chaque chapitre s’ouvre ou se clôt sur une photo… dont seule la légende extrêmement précise permet d’en imaginer le sujet.

C’est à la fois très frustrant et très inspirant. Chacun de nous a eu entre les mains un vieil album de photos en noir et blanc encadrées d’un étroit liseré crème, avec ses thématiques communes, par exemple l’image de la mère de famille assise entourée des enfants, le plus jeune sur ses genoux, photo destinée au mari et père, alors soldat dans les tranchées.

A nous donc, avec nos références ou notre imagination et les indices donnés par le texte de Chiara Carminati, de reconstituer les treize photos.

Enfin, intrigue supplémentaire, les deux jeunes filles vont découvrir l’existence de leur grand-mère maternelle…

Un récit enlevé, un secret, un jeu autour des images, la naissance d’un amour et d’une vocation, servent avec bonheur ce texte sur les « hors champ » de la guerre de 14, ce « fuori fuoco » traduit par Bernard Friot.

 

 

J’ai avalé un arc-en-ciel

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J’ai avalé un arc- en-ciel

de Erwan Ji

chez Nathan

Dans tous les collèges et les lycées du monde il y a des usages à respecter : ignorer superbement les « bébés » qui arrivent, pendant que ceux-ci lorgnent, envieux, les « affranchis » prêts a partir vers d’autres horizons.

Qui n’a pas déjà regardé, attendri, un minuscule « sixième » le jour de la rentrée avec la tête qui dépasse à peine ou pas du tout d’un énorme sac de classe ?

Donc dans le lycée de Capucine il y a :

-Les freshmen autant dire les nouveaux-nés ;

-Les sophomores déjà dégourdis ;

-Les juniors sur l’avant-dernière marche du podium ;

-Et enfin les seniors, ceux qu’on admire de loin.

« Ça me fait drôle  de repenser à ça, parce que cette année c’est mon tour. Cette année, je serai tout en haut de l’échelle alimentaire. Être senior, ça va être un peu comme si on était des ours bruns. On sera des prédateurs alpha, on mangera beaucoup, on sera léthargiques pendant l’hiver, et puis on verra souvent deux mâles se battre pour une femelle. »

Capucine, dite Puce, a 17 ans. Elle est née en France et habite l’Etat du Delaware  aux États-Unis, rien d’exaltant mais comme elle dit fort justement :

« Faut pas exagérer. On ne peut pas se plaindre de vivre dans le Delaware quand il y a des endroits qui s’appellent Gaza, Soudan ou Corée du Nord. »

Elle a :

-Un père français, so cute, auteur culinaire ;

-Une mère américaine, amazing, prof de français ;

-Un chien, Hercule, such a cutie ;

-Et a nice little cat, Sacrebleu.

(Et je suppose que les puces de Sacrebleu et d’Hercule sont également adorables !)

Elle va dans un magnifique « college prep » aux tarifs prohibitifs, mais cette brave petite a obtenu une bourse au mérite qui lui permet de frayer avec l’élite.

Ses ami(es) sont formidables, seule ombre au tableau : le beau Ben, dont elle était amoureuse, a dû déménager.

Alors me direz-vous, pourquoi 383 pages pour décrire un bonheur sans nuage, n’est-ce pas un peu crispant ?

Point du tout ma bonne dame ! D’abord parce que parfois l’humour, la tendresse, l’amour sont bienvenus (et là pour le coup pas d’inceste, ni de viol, pas de drogue ni de suicide, pas de harcèlement ni de dépression) et ouf ça fait du bien parfois !

Et que  Puce tient un blog qui nous raconte sa dernière année de lycée, la nostalgie de ces mois d’insouciance avant le grand saut dans l’inconnu : l’université.

Les ami(es) vont s’éparpiller dans le pays voire dans le monde, et ceux qu’on côtoyait tous les jours vont devenir de vagues souvenirs.

Certains vont réussir leurs études, d’autres vont rester sur le bord du chemin, certains vont fonder des familles et d’autres resterons seuls, et ce qui les réunira sera le souvenir de ces quelques années qu’ils ont passées ensemble dans la sécurité de ce lycée.

Et puis… Il y a l’histoire d’amuuuuuuurrrr !

Et rien que pour elle j’ai aimé ce roman.

A la poursuite de ma vie

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A la poursuite de ma vie

de John Corey Whaley

chez Casterman

«  Je préfère vous raconter l’histoire d’un garçon revenu d’entre les morts qui, à son réveil, a découvert qu’il lui fallait vivre une seconde fois. Çà aurait pu arriver à n’importe qui. A vous, pourquoi pas ?

Et comme moi, vous auriez essayé de reprendre le cours de votre première existence sans réaliser qu’elle avait pris fin à jamais.  »

Travis Coates est mourant, victime d’une une leucémie aiguë  si foudroyante qu’aucun traitement n’a été possible.

Mais son médecin lui propose un pari certes risqué mais porteur d’espoir : la cryogénisation.

Risqué car même si les progrès de la médecine permettent éventuellement de renaître frais et dispo dans, mettons 50 ans ans, le patient risque de se retrouver un peu seul, voir seul rescapé d’une humanité promise à un sort incertain ( pollution, tempêtes tsunamis fonte de la banquise etc, etc. bonjour le stress).

De plus le cas de Travis est un peu spécial : son corps étant totalement envahi par la maladie on lui propose:

1 la cryogénisation, d’accord mais seulement de la tête ?!

donc

2 la décapitation et la greffe possible mais lointaine sur un corps sain. (et si il n’y a pas de corps ???)

Beurk, beurk, beurk.

Travis qui pense que tout ceci n’est que fumisterie accepte .

Ses parents, son meilleur ami Kyle, sa petite amie Kate sont à son chevet. Chacun prononce les dernières paroles (dont Kyle qui avoue son homosexualité à Travis pensant que le secret serait gardé indéfiniment !!! lol).

Et surprise, surprise la version masculine de la belle au bois dormant se réveille un chouia plus tôt que prévu soit 5 ans après … Bonne nouvelle on a greffé sa tête sur un corps de surfeur digne d’Alerte à Malibu mais si Papa et maman pleurent de joie Kate et Kyle ne sont pas au rendez vous.

Que s’est-il donc passé pendant ces 5 ans d’absence ?

Car si Travis a l’impression de s’être normalement endormi dans son lit et de se réveiller après une bonne nuit de sommeil prêt à sauter dans son jean pour aller au lycée la réalité va très vite le rattraper .

Le sujet est certes inédit mais ne relève pas du fantastique: si ce procédé est interdit en France il est légal aux États-Unis.

En 2016 un juge de la Haute Cour de Londres a autorisé la cryogénisation d’une jeune fille britannique de 14 ans décédée d’une grave maladie en attendant l’ hypothétique découverte médicale qui la sauvera peut être dans le futur.

Que devient-on lorsque l’on se réveille 50 ans après et que famille, amis, repères ont disparu.

Comment vivre dans une société dont on ne connaît plus les codes ?

Si le roman est écrit sur le mode léger et plein d’humour et fait l’impasse sur le désespoir et la souffrance il pose de vraies questions .

Intéressant !

Scarrels

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Scarrels

de Marcus Malte

chez Syros

« Karen a battu une seule fois des paupières, puis elle a dit :

– Nous sommes en l’an 99. Notre planète est la Terre. Notre État se nomme Regency. Le Central gouverne. Loués soient les membres bienfaiteurs du Central. Le Fondateur Dow est notre guide et notre protecteur…

-… Loué soit le Fondateur, a poursuivi Tina. Et loués soient nos anges gardiens, anges fidèles, qui veillent pour le bien de tous et la paix de chacun. »

A Regency les fondamentaux ne se discutent pas. Pour la population, c’est une réalité intangible.

Il y a une entité invisible qui gouverne : Qui ? On ne sait pas exactement.

Il y a les anges, des faucons prêts à intervenir et châtier ceux qui ne sont pas dans la norme, et si les disparitions s’accélèrent et que l’on découvre des corps aux yeux et à la langue arrachés, personne ne se pose vraiment la question de savoir pourquoi ces hommes ont été tués.

Chacun vaque à ses occupations, et même le héros, Luc, hanté par la cruauté de son père et l’amour désespéré qu’il porte à Jona, ne remet pas en question la violence qui leur est faite.

Puis un jour, des inscriptions vite effacées apparaissent sur les murs :

« Hommes libres de Regency, vous n’avez jamais quitté ces lieux – sur le mur du pénitencier. »

« L’esclave est celui qui ignore son esclavage. »

« Il n’y a pas de miroir plus fidèle. »

« Parmi les cendres froides, la mémoire hurle encore. »

Elles sont le prélude à une prise de conscience de la population qui est prise en main par le Maître, le mystérieux Noé.

Est-ce enfin un combat pour la liberté, ou le début de la descente aux enfers ?

Page après page, on se promène dans un univers aux frontières mal définies où l’irrationnel est la norme, avec des personnages toujours sur le fil. C’est un monde énigmatique et déstabilisant.

Un excellent roman, passionnant.

Violoncelle et sushis

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Naïma Murail ZIMMERMANN : L’Amour, le Japon, les sushis et moi (Albin Michel Jeunesse, litt’, 2016)

« Lucrèce déménage au Japon : sa mère a obtenu le poste de ses rêves là-bas, et il ne reste plus qu’à prendre l’avion, petit frère bizarre et chien paillasson sous le bras ! Lucrèce n’y voit pas d’inconvénient : après tout, quand on a 15 ans et qu’on est hyperconnecté, aller vivre à l’autre bout du monde n’a rien d’effrayant, pas vrai ? Mais entre le choc culturel et les difficultés d’adaptation, l’acclimatation n’est pas aussi facile que prévu. Tandis que sa mère s’enthousiasme pour tout et que son petit frère joue le bourreau des cœurs à la garderie, Lucrèce peine à trouver sa place. Elle ne parvient pas à se faire des amis et le club des amateurs de sushis auquel elle s’est inscrite ne tient pas vraiment ses promesses. Mais lorsqu’elle découvre, dans le local poubelle de son immeuble, un sac rempli de partitions de grande valeur, c’est le début pour Lucrèce d’une enquête qui pourrait bien se terminer par une histoire d’amour. »  (Présentation éditeur)

« Enquête »… Il ne s’agit en rien d’un roman policier, mais la vie au Japon est tellement déconcertante pour Lucrèce, même si leur mère leur a donné des prénoms japonais (en second prénom !), même si elle a commencé à lui apprendre le japonais depuis qu’elle est bébé et l’a inscrite dans un établissement où Lucrèce a pu choisir japonais en seconde langue.

Bien qu’elle ait lu des dizaines de romans japonais et regardé des tas d’ « anime », il lui semble qu’elle n’arrivera jamais à s’intégrer. Surtout qu’à l’inverse de ses pudiques et réservés camarades japonais, Lucrèce adore « mettre les pieds dans le plat », poser des questions indiscrètes, tout organiser, en particulier d’improbables réconciliations…

Alors pour ça, elle met son nez dans des histoires qui ne la regardent pas, avec une telle envie de bien faire, qu’elle nous est vite sympathique et l’on se prend au jeu.

Grâce à sa mère, universitaire passionnée de culture japonaise, Lucrèce et nous lecteurs, en apprenons un peu plus chaque jour, enfin… à chaque chapitre, sur le Japon et quelques-unes de ses traditions (Harikuyo, Hinamatsuri, les cerisiers en fleurs, le jour des enfants, Tanabata…), mais ce n’est jamais ennuyeux, N.M. Zimmermann nous délivrant les explications sur le même ton qu’elle nous tient au courant de l’avancée de « l’enquête » de Lucrèce : pourquoi Ryu ne vient jamais au club ? Pourquoi Oda et lui sont-ils fâchés ? Qui a jeté les partitions ? Pourquoi Miki ne parle jamais de sa soeur qui a pourtant créé ce club des amateurs de sushis, qui joue du violoncelle, etc. ?

Un roman léger, enlevé, qui se lit facilement au point qu’on l’aimerait plus long. Mais peut-être N.M. Zimmermann nous réserve-t-elle une suite ?