Archives de Tag: Enfance

« On ne voit bien qu’avec le coeur… »

Par défaut

« Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde » (extrait du « Petit Prince » de Saint-Exupéry)

Difficile de ne pas penser au renard du petit Prince en lisant le roman de Sara PENNYPACKER : « Pax et le petit soldat » (illustré par Jon KLASSEN et édité par Gallimard jeunesse en 2016).

Mais ces deux-là se sont apprivoisés depuis longtemps.

« Pax n’avait pas l’habitude d’être seul. Il était né au milieu d’une portée remuante de quatre renardeaux, mais leur père avait disparu avant même que les petits n’apprennent à reconnaître son odeur, et peu après, un matin, leur mère n’était pas revenue. L’un après l’autre, ses frères et sa soeur étaient morts, et dans le terrier froid n’était resté que son seul battement de coeur jusqu’à ce que son garçon, Peter, le tire de là.

Depuis ce jour, chaque fois que son garçon partait, Pax allait et  venait dans son enclos jusqu’à ce qu’il revienne. Et, la nuit, il gémissait pour qu’on le laisse entrer à l’intérieur, où il pourrait entendre son humain respirer.

Pax aimait Peter ; plus encore, il se sentait responsable de lui, voulait le protéger. Quand il ne pouvait pas jouer ce rôle, il en souffrait. »

Maintenant Peter a douze ans et son père lui a dit :

« Nous allons entrer en guerre. Cela signifie que tout le monde doit faire des sacrifices. Je dois m’engager, c’est mon devoir. Et toi, tu dois partir. » Bien entendu, Peter s’y était à moitié attendu. Deux de ses amis avaient déjà fait leurs bagages avec leurs familles et étaient partis dès que les rumeurs d’évacuation avaient couru. Ce à quoi il ne s’était pas attendu, c’était au reste. Au pire. « Et ce renard… Bah, le moment est venu de le relâcher dans la nature, de toute façon. »

Alors ils ont lâché Pax dans la forêt.

Mais plus Peter y pense et plus il est malheureux et il décide de reparcourir à pied, seul, les cinq cents kilomètres qui le séparent de son renard…

Une histoire absolument magnifique, déchirante, à deux voix. Celle de Peter et celle de Pax, qui lui aussi veut « retrouver son humain » et ne plus jamais le quitter, mais qui, en attendant doit survivre dans un environnement hostile, qu’il ne connaît pas et, qui plus est, perturbé par la guerre.

Peter en chemin va rencontrer Vola, une ancienne soldate qui vit en solitaire à cause, on le comprend, d’un syndrome de stress post-traumatique. Vola va l’héberger quelque temps car Peter s’est blessé, et lui explique petit à petit ce que la guerre détruit chez les hommes et dans la nature.

Pax, lui, va rencontrer Hérissée, une jeune renarde qui le tolère et va l’aider à s’adapter, mais ils doivent faire face aux prédateurs et à la guerre qui mine les terres et complique la recherche de nourriture.

Sara Pennypacker s’est abondamment renseignée sur les renards roux :

« Dans ce roman, lorsque le comportement des renards correspond à la réalité, c’est grâce à son expertise [de Matthew Walter, biologiste de l’Etat de New-York et talentueux observateur des animaux sauvages, qui a passé des années à étudier les renards roux sur le terrain ], qu’il a généreusement partagée avec moi. Lorsque ce n’est pas le cas, c’est que j’ai dû faire un choix afin de répondre aux besoins de l’histoire. J’incite vivement les lecteurs à faire eux-mêmes des recherches sur ce splendide animal. »

Je n’en raconte pas plus : lisez ce livre !

Momo

Par défaut

Momo est une bande dessinée en deux tomes, écrite par Jonathan Garnier et illustrée par Rony Hotin.

Momo est une petite fille qui vit chez sa grand-mère dans un village en bord de mer. Elle a le caractère bien affirmé et une grande passion pour les chats. Elle est élevée par sa grand-mère en l’absence de son père qui est marin. Mais d’autres personnes du village vont également l’aider à grandir, que ce soit le groupe des garçons avec lequel elle se bat, Françoise la jeune citadine ou le terrifiant poissonnier…

Une jolie histoire, où l’on s’attache très rapidement à l’intrépide Momo.

« Le ventre est encore fécond… »

Par défaut

Peu nous importe que cette phrase : « le ventre est encore fécond d’où a surgi la chose immonde » soit ou non la traduction littérale de la phrase de Bertold Brecht dans sa pièce « La résistible ascension d’Arturo Ui », elle est claire et reste – hélas – d’actualité.

D’ailleurs l’épilogue complet dit :

« Vous, apprenez à voir, au lieu de regarder

Bêtement. Agissez au lieu de bavarder.

Voilà ce qui a failli dominer une fois le monde.

Les peuples ont fini par avoir raison.

Mais nul ne doit chanter victoire hors de saison :

Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la chose immonde. » (Texte français d’Armand Jacob – Collection du Répertoire TNP/ L’Arche, 1959)

Lorsque Brecht écrit cette pièce en 1941, il pense que l’ascension d’Hitler aurait pu être évitée (« la résistible » ascension), mais il ne sait pas encore quelle dramatique extension cela va prendre dans toute l’Europe, jusqu’en 1945.

C’est d’une autre pièce de théâtre dont nous parle Adam JAROMIR , dans un livre illustré par Gabriela CICHOWSKA (aux éditions Des ronds dans l’O , 2017) :

« La dernière représentation de Mademoiselle Esther. Une histoire du ghetto de Varsovie »

Nous sommes en mai 1942, depuis le 16 novembre 1940, la communauté juive de Varsovie (en Pologne) est enfermée dans un ghetto. Parmi celle-ci, le Docteur KORCZAK qui dirige un orphelinat de deux cents enfants, sans moyens.

« Un vieil homme ouvre et m’annonce après m’avoir jaugé d’un coup d’oeil :

– Nous n’achetons rien.

Je souris, m’efforce de sourire.

-Il s’agit d’un orphelinat, d’une poignée d’enfants dont la vie et la santé sont en jeu… Vous pouvez aider. Avec un peu d’argent ou juste une indication…

-Des enfants…, répète-t-il, perdu dans ses pensées. Puis il disparaît dans l’obscurité et revient au bout d’un moment avec une petite pièce. Tout cela se répète. Dix à vingt fois par jour. Six fois par semaine, sauf le jour du Sabbat.

Le butin d’aujourd’hui : 50 zlotys et une promesse de 5 zlotys par mois. Pour nourrir deux cents personnes… »

Et pour les occuper jour après jour à l’intérieur de l’orphelinat, que faire ? Cours, lecture, bricolage, couture, écrire son journal, faire de la musique, cela ne suffit pas à faire reculer la faim, l’inquiétude, les souvenirs qui vous assaillent.

Alors un jour, mademoiselle Esther propose de jouer une pièce de théâtre écrite par Rabindranath Tagore, un conte des Indes, « Amal et la lettre du roi« .

« Le projet de mademoiselle Esther semble en bonne voie. Les enfants sont comme transformés. Les garçons jouent les menuisiers – j’entends le bruit de leurs marteaux -, les autres sont assis à table et font des fleurs en papier. En fermant les yeux et en entendant leurs voix joyeuses, on pourrait penser que la guerre n’était qu’un mauvais rêve. Et que nous sommes de nouveau dans notre salle à manger dans la rue Krochmalna en train de nous préparer pour la fête de Pourim. »

Trois semaines après la représentation du « Bureau de poste » de Tagore, l’orphelinat au complet est déporté à Treblinka où les 192 enfants, madame Stefa, le Docteur et leurs neufs collaborateurs seront immédiatement gazés. Mademoiselle Esther, quelques jours auparavant, avait déjà été victime d’une rafle de rue dans le cadre de « l’action de transfert » des Juifs du ghetto vers Treblinka, commencée le 22 juillet 1942.

Pendant ce temps et jusqu’à la mi-mai 1943 où Jürgen Stroop – chargé de détruire le ghetto et ses habitants – câblera à Himmler « Il n’y a plus de quartier juif à Varsovie », les archives du ghetto seront rassemblées, cachées puis enterrées en trois lots dont deux seront retrouvés en 1946 puis en 1950.

C’est à l’initiative d’un historien, Emanuel Ringelblum et du collectif qu’il avait réussi à réunir autour du projet de rassembler tous les témoignages de l’histoire de la population juive de Pologne et tout particulièrement celle emmurée dans le ghetto de Varsovie, que ces archives ont pu être sauvées.

Didier ZUILI le raconte dans une bande dessinée : « Varsovie Varsovie. Ils vont sauver les archives de l’oubli » éditée par Marabulles (Editions Marabout) en 2017.

Cette bande dessinée est un hommage à Emanuel Ringelblum, à son groupe Oyneg Shabbes et « à tous les résistants du quotidien ». Elle est complétée par un dossier historique de trois pages de Georges Bensoussan qui se clôt sur ce qu’avait écrit l’un de ces résistants, David Graber, âgé de 19 ans :

« Ce que  nous ne pouvions transmettre, nos cris, nos hurlements, nous l’avons enterré. J’aimerais vivre pour voir le jour où cet immense trésor sera découvert et fera éclater la vérité à la face du monde. Ainsi, le monde saura tout. Ainsi, ceux qui ne l’ont pas vécu pourront se rendre compte de la chance qu’ils ont eue, tandis que nous serons comme des vétérans, la poitrine ornée de médailles. Puisse ce trésor tomber dans de bonnes mains, puisse-t-il se conserver jusqu’à des jours meilleurs, pour alerter le monde de ce qui a été connu et commis au XXe siècle.« 

En 1999 ces archives ont été inscrites au Registre Mémoire du Monde de l’UNESCO.

« La 2 CV, la nuit »

Par défaut

Est-ce que chacun sait encore ce que cache ce sigle ? On a vu depuis apparaître le B2i, le P2P, etc., mais ce « 2CV » ?

Espérons qu’à défaut d’être un jour monté dedans, question d’âge, chacun a dans sa tête l’image de cette voiture atypique : la « deux chevaux » ou « deudeuche » conçue par Citroën en 1948 ?

On a fait mieux depuis, côté confort du passager, mais c’était une fabuleuse expérience :

« Il n’y a pas de doute, c’est le véhicule parfait pour accompagner ces chemins qui rechignent à sortir des âges anciens. Ce n’est pas la 2 CV qui ira se plaindre des ornières ou des nids de poule. Avec sa suspension de trampoline, elle bondit en raclant au passage le talus hérissé d’herbes sauvages. Elle a un bruit de moteur inimitable, avec une cadence légèrement asthmatique, et il est hors de doute qu’elle roule les R. Elle a su garder quelque chose de l’abri provisoire, de la hutte ou de la tente, la pluie tambourinant sur la capote trouve toujours le moyen de rentrer et de se glisser dans le cou, les demi-carreaux de ses portières avant ont la fâcheuse habitude de se rabattre au moindre cahot, elle tangue à faire peur dans les virages, sa tôle épaisse comme celle d’une boîte à sucre se gondole au premier gnon. On se sent protégé, mais pas trop. Juste ce qu’il faut. A soixante à l’heure, on est grisé de vitesse.

(…) Mais très honnêtement, si on veut vraiment goûter au charme du voyage en 2 CV, il faut qu’il soit enveloppé des mystères de la nuit. »

Qui donc nous gratifie d’un peu plus de cinq pages (sur la centaine que compte le livre) drôles et affectueuses sur cette « vraie bagnole » ?

François PLACE.

Alors là, ne me dites pas que vous ignorez qui est cet auteur ! Quel que soit votre âge, vous avez au moins regardé mais certainement lu un [livre de] François Place.

Si je vous dis :

« C’est au cours d’une promenade sur les docks que j’achetai l’objet qui devait à jamais transformer ma vie : une énorme dent couverte de gravures étranges.
L’homme qui me la vendit en demandait un bon prix, prétextant que ce n’était pas une vulgaire dent de cachalot sculptée, mais une «dent de géant»… »

Bien sûr ! « Les derniers géants »…

Eh bien, François Place nous régale cette fois de ses souvenirs d’enfance.

Et pas de n’importe où. En Corrèze. Bombons le torse…

Pour ceux qui seraient nés de la dernière pluie, certes la Corrèze n’est plus qu’un vague département de la vaste et « nouvelle » Aquitaine, mais pour les autres, la Corrèze faisait partie de nous-mêmes Haut-Viennois, avec la Creuse. Tous trois rassemblés sous la feuille de châtaignier du Limousin, contrée que vous découvriez exotique dès que vous en franchissiez les frontières, assez peu de personnes étant capables de vous la situer sur la carte de France !

Dans une collection dirigée par Martine Laval  et qui s’inspire d’un des titres emblématiques de Jack London : « Ce que la vie signifie pour moi », les Editions du sonneur viennent d’éditer François Place.

N’y cherchez pas ses habituelles illustrations colorées, précises et fouillées, toutefois une bonne quinzaine de petits croquis en noir et blanc de 2 CV parsèment le livre.

Rassurez-vous, il n’y parle pas que de la « deuche », il raconte ses souvenirs de petit citadin des années 60 qui passait ses vacances dans la famille maternelle, quelque part sur le plateau de Millevaches.

Alors si vous voulez comprendre ce monde révolu qu’ont connu vos grands-parents, lisez « La 2CV, la nuit« . C’est admirablement détaillé mais on ne s’y ennuie pas, nous. Car lui l’avoue vers la fin du récit :

« On pourrait donc croire que de telles vacances sont bien remplies. Pas de télévision, et des journées entières au-dehors, dans un terrain de jeux et d’aventures sans limite.

Eh bien, soyons honnêtes : souvent, on s’ennuie. »

Réjouissons-nous de cet ennui qui fut productif pour nous, ses futurs lecteurs, car pour se désennuyer, il dessine…

 

 

« L’île de Giovanni »

Par défaut

« 1945 : Après sa défaite, le peuple japonais vit dans la crainte des forces américaines. Au nord du pays, dans la minuscule île de Shikotan, la vie s’organise entre la reconstruction et la peur de l’invasion. Ce petit lot de terre, éloigné de tout, va finalement être annexé par l’armée russe. Commence alors une étrange cohabitation entre les familles des soldats soviétiques et les habitants de l’île que tout oppose, mais l’espoir renaît à travers l’innocence de deux enfants, Tanya et Jumpei… »

Ce film : « L’île de Giovanni » réalisé par Mizuho NISHIKUBO en 2014 traite d’un thème peu connu de l’histoire du Japon lorsque après la défaite de 1945, les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki et l’occupation américaine, les septentrionales Iles Kouriles vont, elles, se retrouver sous occupation soviétique et ce, jusqu’à nos jours, sujet constant de friction entre le Japon et la Russie.

En1946, les habitants en seront finalement déportés vers des camps du Kazakhstan et de l’Ouzbekistan avant de rejoindre progressivement le Japon et ne reviendront jamais sur leurs îles natales.

Le film de Nishikubo présente une chronologie précise de cette période à travers la vie d’une famille déjà éprouvée par le sort, puisque la maman des deux petits garçons est morte. Le papa puise son énergie à la fois dans sa fidélité au Japon et dans la lecture qu’il fait faire chaque jour à Junpei et Kanta de la nouvelle « Train de nuit dans la Voie lactée » de Kenji Miyazawa, qu’aimait beaucoup leur mère, au point de surnommer ses enfants Giovanni et Campanella, du nom des deux héros de cette nouvelle.

Courte période, mais qui marquera à jamais l’aîné des garçons, à la fois amoureux de la fillette russe qui habite désormais leur maison réquisitionnée et en même temps éperdu de rage et de douleur quand son papa sera envoyé au goulag par le propre père de la jeune Tanya…

Un peu moins tragique que « Le tombeau des lucioles » de Isao Takahata dont il n’a sans doute pas la force, « L’île de Giovanni » a toutefois recueilli plusieurs récompenses dont une mention du jury à Annecy en 2014. Grâce, peut-être également, aux images de son directeur artistique Santiago Montiel.

 

Jirô Taniguchi

Par défaut

« S’il avait pu être mené jusqu’à son terme, le projet dans sa globalité aurait sans doute été l’aboutissement de ce que souhaitait réaliser depuis plusieurs années Jirô Taniguchi : raconter, dans un ouvrage à mi-chemin entre manga et bande dessinée [franco-belge], une histoire susceptible d’éveiller les consciences à la nécessité pour l’être humain d’instaurer une relation harmonieuse avec son environnement naturel. »  (cf. postface « les racines du projet » – éditions Rue de Sèvres, 2017)

Jirô TANIGUCHI « La forêt millénaire »

(Rue de Sèvres, 2017)

« Après un terrible séisme, une forêt depuis longtemps disparue émerge dans les environs de Tottori*. Un jeune garçon tout juste arrivé de Tokyo perçoit les vibrations de cette forêt et entend même les murmures de ceux qui la peuplent. »

(*) région natale de Taniguchi

Surprenant par son format à l’italienne de 24 sur 30 cm, relié, cahiers cousus, couvert d’une jaquette sur beau papier grainé, pages de garde décorées, cet album posthume (Jirô TANIGUCHI est mort en février 2017 à 69 ans) est absolument magnifique. Magnifique et terriblement frustrant… car Taniguchi et son éditeur Rue de Sèvres avaient prévu de développer l’histoire en cinq albums. Or le récit, à peine commencé, tient en une cinquantaine de pages. Heureusement la postface « Les racines du projet » de Corinne Quentin (traductrice et directrice de l’agence littéraire) et Motoyuki Oda (éditeur chez Shogakukan et responsable de la publication au Japon) et quelques pages de croquis extraites des carnets de dessin de Taniguchi adoucissent  – un peu – notre déception.

Angoulême l’avait reçu en 2015, plusieurs posts ici ont parlé de ses mangas, il nous reste à les relire inlassablement…

Juste avant cet album, j’avais lu le dernier livre d’Aharon APPELFELD traduit pour L’Ecole des Loisirs au printemps 2017 :  « De longues nuits d’été » et les deux récits se sont un peu catapultés dans ma tête.

[Oui ! Oui ! Vous avez bien reconnu sur la couverture la patte de Mélanie RUTTEN, illustratrice à laquelle le secteur jeunesse de la BFM a rendu hommage en 2016. Bravo !]

A priori, le sujet n’a rien à voir :

« Papi Sergeï, un ancien soldat devenu aujourd’hui un vieil homme aveugle, et Janek, un garçon juif placé sous sa protection, effectuent un long voyage. En toile de fond, la Seconde Guerre mondiale qui fait rage. Les deux compagnons vont de village en village pour mendier et luttent pour leur survie.

« Ce couple de héros peut faire penser, bien sûr, à une variation sur le thème “Le vieil homme et l’enfant”. On pense beaucoup aussi à La Route, de Cormac McCarthy, pour la profondeur et la simplicité du texte, des dialogues, pour sa situation apocalyptique, pour ce lien de confiance entre un homme et un enfant, dans un monde barbare.» ( cf. Valérie Zenatti, traductrice, pour la présentation éditeur)

Toutefois, ce qui frappe à la lecture du récit d’Appelfeld, comme dans son précédent livre « Adam et Thomas » paru en 2014 et inspirés tous deux de sa propre expérience de l’errance dans la forêt, c’est la nécessité absolue de connaître parfaitement cet environnement afin de s’y fondre.

« Son long service militaire avait fait de Sergueï un être de la nuit à l’ouïe fine et à l’odorat puissant, il détectait les odeurs bien avant tout le monde. Il avait un goût très développé aussi et savait aussitôt ce qui était frais ou abîmé. Son sens du toucher était bien sûr également hors du commun.

(…) Les menaces, comme nous l’avons dit, ne perturbent pas le vieux Sergueï, au contraire. Lorsque le danger surgit, tous ses membres se tendent et Janek ne le quitte pas des yeux. Après avoir bu du thé, tiré sur sa pipe et écouté un long moment les bruits du village, Sergueï dit :

– Maintenant tu peux aller chez Sonia.

Sergueï connaît bien les habitudes du village, il a l’ouïe fine et les narines aux aguets. Il sait exactement quand le danger s’approche d’eux ou s’éloigne.

(…) Ce n’est que lorsqu’ils sont dans la forêt, qui appartient à tous, que Sergueï autorise Janek à cueillir des cerises et des myrtilles. Janek aime la forêt et les fruits qui y poussent. Les animaux aussi : écureuils, biches, lapins. Tous ont une façon prudente de se mouvoir, ils font preuve d’écoute et d’attention. Il reste parfois assis un long moment pour apercevoir la silhouette d’une biche. Il arrive que des yeux bleu-vert surgissent dans un buisson : un loup.

– Grand-père, pourquoi ne dormons-nous pas dans la forêt ? Parce qu’elle est dangereuse à cause des loups ?

-Oh, les hommes qui y vivent sont bien plus dangereux : des bandits, des assassins, des êtres qui ont la haine de Dieu et des hommes. La forêt est un endroit où ils sont puissants. Ils kidnappent des gens et exigent une rançon. Lorsqu’ils ne l’obtiennent pas, ils n’hésitent pas à tuer.

  Le vieux Sergueï est très organisé. Il envisage le moindre détail avant de prendre la route : à quel endroit coule un ruisseau, quelles sont les cabanes ou les chaumières qui abritent des gens susceptibles de se montrer hostiles… »

Ils n’entrent jamais vraiment dans les villages : ils restent en lisière, dans une clairière près d’un point d’eau et se reposent sous un arbre au printemps et en été, l’hiver ils dorment dans des auberges ou des presbytères. Sergueï entraîne l’enfant à fortifier et endurcir son corps, à résister à la faim qui les tenaille et à espérer.

« Nous dormons avec nos vêtements et ce n’est qu’une fois que tout est silencieux que nous enlevons nos chaussures. Mais ne t’inquiète pas, tu vas très vite t’habituer à cette vie. Les vagabonds dont comme des soldats, toujours en alerte. Cette condition comporte cependant des petits plaisirs qui te réjouiront. »

Et comme Wataru Yamanobé dans le texte de Taniguchi, Janek entend des voix qui murmurent à son oreille des conseils ou des encouragements.

Deux très beaux récits d’apprentissage.

 

 

Une petite peste…

Par défaut

Irmgard KEUN : « Quand je serai grande je changerai tout »

(Agone, collection « Infidèles », 2017)

« Les filles sont de sexe féminin. J’ai appris en sciences naturelles que tous les animaux sont féminins quand ils produisent des choses de valeur. Quand ils sont féminins, ils peuvent avoir des petits, donner du lait et pondre des oeufs. Les coqs sont masculins et peuvent juste être de toutes les couleurs, faire cocorico et abîmer les plumes des poules avec une grande brutalité. D’ailleurs, tout va en fait bien mieux chez les animaux. Si je pouvais pondre des oeufs, tout le monde se disputerait ma personne, je pourrais nourrir ma famille et nous n’aurions plus besoin d’argent. »

« Dans l’Allemagne de 1918, une petite fille écrit à l’empereur qu’il ferait mieux d’abdiquer, force son père à lancer une bombe à eau sur une voisine moralisatrice, tente de transmettre la scarlatine à un soldat pour lui éviter le front… et s’offusque qu’en plus d’être bornés et ennuyeux, les petits bourgeois réactionnaires qui l’entourent cherchent encore à la punir (…). » (cf. présentation éditeur)

Si, plus jeune, vous avez déjà rencontré l’album excitant de Heinrich HOFFMANN, « Der Struwwelpeter »  (traduit par CAVANNA pour l’Ecole des Loisirs  par « Crasse-tignasse« ) :

ou les terribles « Max et Moritz » de Wilhem BUSCH (également à l’Ecole des Loisirs) :

vous savez exactement ce que signifie une petite peste !

Il s’agit bien de cela dans ce récit que nous fait Irmgard Keun de son enfance, n’hésitant pas une minute devant une nouvelle bêtise à faire, quitte à mettre ses parents dans l’embarras ou faire punir les camarades qu’elle entraîne dans ses frasques.

Lorsque son père est invité au restaurant avec sa famille par le très riche Monsieur Mitterdank qui a des intérêts dans l’usine (en train de péricliter au point que l’huissier est déjà venu mettre des étiquettes sur les meubles à saisir), la fillette n’hésite pas une seconde à voler au secours des pauvres escargots commandés au menu :

« A l’hôtel de la Cathédrale, ils ont sorti les escargots de leurs maisons, et j’ai crié à M. Mitterdank, sans pouvoir empêcher les larmes de me monter aux yeux : « Et si on vous en faisait autant ? » Ils ne m’ont pas écoutée, ils ont mis les escargots pour de bon dans leur bouche et les ont avalés. Ma mère l’a fait aussi, alors j’ai crié de plus en plus fort et j’ai dit qu’ils devaient chanter une chanson aux escargots et que, s’ils sortaient de leurs maisons, il fallait les laisser vivre. Mais les adultes, mon Dieu, sont perfides et méchants. Ils n’arrêtent pas de dire aux enfants et aux animaux : viens, viens, viens, je ne te ferai rien. Et quand on est bête et qu’on sort, ils vous font quelque chose à tous les coups.

Ma mère avait le premier escargot dans la bouche quand j’ai chanté la chanson de l’escargot. Le rouge lui est alors monté aux visage, elle a mis son mouchoir devant sa bouche et s’est précipitée aux toilettes. Mais même si elle crache l’escargot dans la cuvette, il ne reviendra pas à la vie.

Ils m’ont tous regardée d’un air furieux, surtout mon père. Je connais son visage quand il a envie de me gifler ou de crier et j’aurais bien aimé partir. J’avais d’ailleurs rendez-vous dans le petit jardin des Schweinwald pour le record mondial du crottin. »

Ingénieuse et observatrice, elle simule l’ébriété à un repas de famille pour débarrasser la maison d’une tante veuve et sa fille qui leur empoisonnent à tous l’existence :

« Je savais comment sont les gens soûls et je voulais que Tante Betty reparte avec la girafe. Je suis devenue soûle, j’ai relâché mes membres comme j’ai appris à le faire pendant cet odieux cours d’orthopédie et je suis tombée par terre. Je me suis relevée, j’ai chancelé de droite à gauche, et j’ai désigné la girafe d’un doigt raide en agitant la tête (…). Ils ont tous sauté sur leurs pieds et m’ont regardée fixement. J’ai dit d’une voix sombre : « Elle est mauvaise, Cousine Lina est mauvaise. Tante Betty est mauvaise aussi. Elle a dit que ma mère gaspillait l’argent, et que mon père avait l’air malheureux avec une femme pareille. Et Tante Betty a dit que ma mère n’aurait pas pu trouver d’autre mari, étant donné sa lamentable situation financière, sinon elle n’aurait pas épousé un tyran brutal et coléreux comme mon père. Elle a dit tout ça à Tante Millie. Elise l’a entendu et je l’ai entendu moi aussi. Et quand nous avons eu récemment à déjeuner de la soupe aux choux et rien d’autre, Tante Betty a dit qu’elle voulait faire semblant d’être pauvres dans la propre maison de son frère. Et avant elle a dit que ma mère voulait faire la fière avec ses pigeons farcis devant une pauvre veuve, que d’ailleurs elle avait été trompée au moment de l’héritage et qu’un bustier en dentelle laissait voir bien des choses. Et elles ont dit qu’Elise était une voleuse, je vais le raconter à Erich, au gendarme – mais lâchez-moi, lâchez-moi ! Je vais le raconter au gendarme, je vais… Quand on est soûl, il faut terminer en racontant toujours la même chose. »

Et le reste est à l’avenant…

Ecrit en 1936, au moment où les nazis sont au pouvoir, ce récit humoristique sera interdit par le IIIème Reich, comme les autres écrits d’Irmgard KEUN,  au titre qu’ils comportent « des attaques haineuses contre la morale bourgeoise et le caractère national allemand ».

Les éditions Balland l’avaient édité en 1985,  ainsi que ses autres titres également au catalogue de la BFM de Limoges.