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« Je suis heureuse de vous rencontrer »

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Si vous n’avez pas encore vu « Dilili à Paris« , ne boudez pas votre plaisir : le dernier film d’animation de Michel OCELOT vaut la peine.

Les premières images sont étonnantes. Et l’on se rappelle tout à coup qu’on a lu un livre de Didier Daeninckx sur un sujet similaire.

Mais très vite le film s’emballe et c’est une tout autre histoire qui nous est contée.

Une sombre histoire encore : depuis quelque temps des fillettes disparaissent, enlevées par d’odieux personnages qui se sont donné pour nom les « mâles-maîtres ».

Dilili, la petite Kanak qui rêve de découvrir Paris, son nouvel ami Orel, livreur en triporteur et ses nombreuses relations dans ce Paris Belle Epoque, vont mener l’enquête.

Une enquête difficile et haletante qui va nous faire découvrir différents quartiers de Paris – à partir de photos retravaillées par Michel Ocelot -, ainsi que des intérieurs somptueux comme celui de la tragédienne Sarah Bernardt, nous faire rencontrer une foule de personnages célèbres aussi divers que Pasteur ou Toulouse-Lautrec, Marcel Proust ou Marie Curie, le clown Chocolat ou Gustave Eiffel… Nous « promener » dans les égouts comme nous faire survoler Paris en dirigeable avec le célèbre Santos-Dumont.

Dilili, dans sa sempiternelle tenue de petite fille modèle, parle « comme un livre », c’en serait presque agaçant, mais c’est l’occasion pour Ocelot de nous faire faire la connaissance d’une autre figure importante de l’époque, Louise Michel. Louise Michel condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie de 1873 à 1880 et qui enseigna là-bas aux enfants kanaks.

Le propos de Michel Ocelot n’est pas anodin, à travers un superbe dessin animé comme toujours, il fustige le racisme et l’aliénation des femmes : les kidnappeurs des petites filles les enveloppent entièrement de noir et les contraignent à marcher à quatre pattes, s’asseyant au sens propre comme au sens figuré sur leurs droits d’êtres humains. Une constante à travers les siècles, malheureusement, toujours d’actualité dans certains pays du monde.

N’hésitez pas à voir ce film et retrouvez les précédents films et livres de Michel Ocelot à la BFM.

 

 

 

 

 

 

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« Le renard et la couronne »

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« Le renard et la couronne » / Yann FASTIER

(Talents hauts, 2018)

Si vous aviez aimé « Coeur de loup » de Katherine Rundell, vous devriez dévorer ce roman de Yann FASTIER et (ou malgré) ses 541 pages.

« Jetée sur les chemins à dix ans, suite à la mort de sa grand-mère, sa seule famille, Ana s’engage sans le savoir pour un voyage long et aventureux à travers l’Europe. De l’Adriatique aux Carpathes en passant par la campagne française, Ana partagera la vie d’enfants des rues, sera adoptée par un vieux et doux naturaliste, croisera la route de révolutionnaires, d’espions et de despotes, sera menacée de mort, jetée dans la sinistre prison Saint-Lazare et prise dans des intrigues de palais.

Sous les rafales de la bora, au coeur des provinces illyriennes, Ana s’apprête à vivre un destin hors du commun… » (cf. 4ème de couverture)

La dédicace, « à la mémoire de Madeleine Brent« , donne le ton. Quelques cent soixante pages plus loin, Yann Fastier accumule les références :

« Qui eût jamais soupçonné un savant si austère et si respecté de nourrir une telle passion pour les romans populaires ? Il me l’avait transmise, entre mille autres choses. Je l’ai déjà dit, lui et moi étions des lecteurs acharnés. Bien sûr, les classiques avaient droit à tout notre respect, mais que pesaient Racine ou Corneille face à Michel Zevaco ? Alexandre Dumas, Jules Verne, Ponson du Terrail, Gustave Aimard et tant d’autres, c’était le souffle de l’aventure qui, passant par la cheminée auprès de laquelle nous lisions le soir, nous emportait vers les pampas lointaines, sur des mers en furie, parmi les fauves et les sauvages dont les moeurs n’avaient aucun secret pour nous. Ensemble, nous complotions au coeur de sombres forêts, armés de torches et d’épées, nous explorions de sombres souterrains où dormaient de terribles secrets ; nous arpentions, escopette à l’épaule, le sentier des contrebandiers avant que de rentrer dans notre héritage (un vieux castel en Ecosse, hanté comme il se doit). Entre tous, mon favori était Paul Féval. Nul mieux que lui ne savait enchevêtrer une intrigue, l’assortir de comparses hauts en couleur et de notes délibérément parodiques qui faisaient un chef d’oeuvre même de ses livres les plus mineurs. Plus encore que Le bossu, j’aimais ses Habits noirs, qui me faisaient regretter de n’avoir pas connu le vieux Paris, ce Paris louis-philippard, celui de Vidocq et d’Eugène Sue, ce Paris où, dans les assommoirs enfumés, se parlait l’argot de Villon et dont les pavés résonnaient encore du cliquetis des rapières et de l’agonie des gardes du Cardinal. » (pp. 167-168)

Nous voilà prévenus !

A la différence des feuilletons du 19ème siècle, « Talents hauts » nous épargne d’avoir à patienter des semaines pour lire la suite de chaque partie, aussi dense qu’un roman. Au fil des trois parties de cet ouvrage, nous voilà passés de l’enfance à l’âge adulte d’Ana, à travers mille captivantes péripéties.

L’ayant dévoré un peu rapidement une première fois, j’avais eu l’impression d’ellipses qui compliquaient la compréhension. Que nenni !

Débarrassée de l’inquiétude de tout ce qui pouvait arriver de violent et /ou mauvais à cette jeune Ana à laquelle, forcément, je m’étais attachée, je l’ai relu posément et apprécié les indices disposés ici ou là.

Les personnages qui entourent l’héroïne sont tout aussi intéressants, même si la force de caractère et le charisme de certaines rendent plus… ternes la plupart des figures masculines – fréquentables (les autres étant carrément odieuses).

Et si nous arrivons un peu groggy à la fin de ce gros volume au rythme soutenu des aventures d’Ana, c’est pour espérer, cependant, que la dernière phrase : «  – Terminé, Ana ? Qu’est-ce qui est terminé ? Au contraire, ça ne fait que commencer. » est bien prémonitoire d’une suite que Yann Fastier nous réserve.

 

Calpurnia

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Quand j’ai lu « Calpurnia » la première fois en 2013, j’ai beaucoup aimé, mais je n’osais espérer qu’il y aurait une suite. Eh bien, si !

Mais qui est « Calpurnia », que vous pouvez trouver à la BFM  ?

« Calpurnia Tate a onze ans. Dans la chaleur de l’été, elle s’interroge sur le comportement des animaux autour d’elle. Elle étudie les sauterelles, les lucioles, les fourmis, les opossums. Aidée de son grand-père, un naturaliste fantasque et imprévisible, elle note dans son carnet d’observation tout ce qu’elle voit et se pose mille questions. Pourquoi, par exemple, les chiens ont-ils des sourcils ? Comment se fait-il que les grandes sauterelles soient jaunes, et les petites, vertes ? Et à quoi sert une bibliothèque si on n’y prête pas de livres ?
On est dans le comté de Caldwell, au Texas, en 1899. Tout en développant son esprit scientifique, Calpurnia partage avec son grand-père les enthousiasmes et les doutes quant à ses découvertes, elle affirme sa personnalité au milieu de ses six frères et se confronte aux difficultés d’être une jeune fille à l’aube du XXe siècle. Apprendre la cuisine, la couture et les bonnes manières, comme il se doit, ou se laisser porter par sa curiosité insatiable ? Et si la science pouvait ouvrir un chemin vers la liberté ? » (Présentation éditeur)

« Etre une jeune fille à l’aube du 20ème siècle », tout est là car, tant que Calpurnia n’est qu’une enfant, sa curiosité immodérée pour la nature et les sciences est tolérée par ses parents, à condition qu’elle fasse ses exercices de piano chaque jour et qu’elle apprenne le tricot et les bonnes manières…

Heureusement pour elle, Bon Papa lui ouvre son bureau et sa bibliothèque et répond avec patience à toutes ses interrogations. Bon Papa est un admirateur de Darwin et correspond avec quelques scientifiques de son époque.

Dans ce deuxième volume, Calpurnia a maintenant treize ans et sa curiosité ne faiblit pas, toujours encouragée par son seul grand-père :

Jacqueline KELLY : « Calpurnia et Travis »

(Ecole des Loisirs, 2017, collection Medium)

Mais lorsque, au cours d’un repas, Calpurnia demande à ses parents de lui permettre de faire des études, la réponse la désespère :

« Ce n’est ni le moment ni l’endroit pour une telle discussion. Disons simplement que nous avons toujours eu d’autres projets pour toi et restons-en là. Sully, veux-tu passer la saucière à ton père .

Je vis rouge. Une éruption de fureur m’enflamma le cou. Nous venions de changer de siècle et je m’étais imaginée devenir un exemple de jeune Américaine moderne. Quelle rigolade ! Ma gorge se serra, mais je parvins à articuler :

– Et mes projets à moi, mes projets d’avenir ?

Lamar ricana :

Toi, aller au collège ? Tu n’es qu’une fille, tu comptes pour du beurre, ma vieille.

Père prit un air sévère.

Lamar, ne parle pas à ta soeur sur ce ton.

Malgré ma rage, une chose me frappa : mon père n’avait pas dit que Lamar avait tort. Il lui avait seulement reproché son incorrection. Je me creusai la tête pour envoyer une réplique appropriée à Lamar et trouver un argument convaincant pour mes parents, mais au lieu de cela, à ma grande honte , j’éclatai en sanglots. Tout le monde en resta bouche bée. Le feu de leurs regards était tellement cuisant que je ne pus le supporter plus longtemps. Je repoussai ma chaise, me levai et m’enfuis à toutes jambes dans ma chambre où je me jetai sur mon misérable matelas. Personne ne vint me consoler ; je ne pouvais compter que sur moi-même. J’essuyai bientôt ces larmes imbéciles et pris conscience que, pour la première fois dans l’histoire de la famille Tate, un enfant avait quitté la table sans en avoir la permission. J’avais donc remporté la plus minuscule des victoires. Mais ce n’était pas assez. Non, non. »

Outre Travis, l’un des six frères de Calpurnia et celui qui partage son intérêt pour la nature et surtout les animaux, apparaît dans ce deuxième tome un nouveau personnage d’importance : le docteur Pritzker, vétérinaire et voisin de la famille. Entre les explications de Bon Papa et la méthodologie précise et sérieuse qu’il enseigne l’air de rien à sa petite fille et le Dr Pritzker, conscient des grandes qualités de Calpurnia et son insatiable curiosité, celle-ci va continuer à épanouir sa personnalité scientifique, mais son avenir est toujours bridé par les « convenances » de l’époque.

Un troisième personnage et cousine de Calpurnia, Agatha, va – peut-être – faire bouger un peu les lignes… Attendons que Jacqueline Kelly écrive le troisième volume et croisons les doigts pour qu’il ne mette pas, cette fois,  quatre ans à paraître !

Nous vivons au 21ème siècle et, ici tout au moins, chacune peut désormais prétendre à décider de sa vie, mais « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »  (Simone de Beauvoir)

C’est pareil pour la théorie de l’évolution.

« Tout en haut du monde »

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Prix du public au Festival international du Film d’animation d’Annecy en 2015, « Tout en haut du monde » de Rémi CHAYE m’a bien plu aussi.

414149Outre le sujet :

« 1882, Saint-Pétersbourg. 
Sacha, jeune fille de l’aristocratie russe, a toujours été fascinée par la vie d’aventure de son grand-père, Oloukine. Explorateur renommé, concepteur d’un magnifique navire, le Davaï, il n’est jamais revenu de sa dernière expédition à la conquête du Pôle Nord. Sacha décide de partir vers le Grand Nord, sur la piste de son grand-père pour retrouver le fameux navire. »

qui met en valeur une jeune héroïne d’une quinzaine d’années, courageuse et intelligente, sachant imposer – le moment venu et avec persévérance – ses compétences et sa manière de voir, malgré l’hostilité de certains,

l’esthétique de ce dessin animé est indéniable, avec un graphisme simple et des aplats de couleurs pastel. Lorsque Sacha quitte Saint-Pétersbourg, par exemple, la vision des palais au bord de la Neva est superbe, de même la banquise, plus tard, lors de leur lente progression…

La plupart des autres personnages ont également « de l’étoffe » que l’histoire va permettre d’affirmer : Olga au port d’Arkhangelsk, le Capitaine Lund, Katch le mousse et surtout Larson le Second qui va se découvrir dans l’épreuve de cette course contre la montre / la nature pour retrouver l’hypothétique Insubmersible, dans l’environnement menaçant des glaces qui se soudent, des icebergs et des ours, sans compter la folie qui guette avec la faim et le blizzard.

De grandes qualités pour une aventure à la Jules Verne.

Davaï ! (Allons-y !)

« La guerre n’a pas un visage de femme »

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Quand on étudie la Seconde Guerre mondiale, on a le sentiment qu’il s’agit essentiellement d’une guerre d’hommes, bien que quelques Résistantes françaises aient leur Panthéon comme Lucie Aubrac ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Mais dans le livre de Svetlana ALEXIEVITCH, il s’agit de tout autre chose :

9782290344514_cb(« La guerre n’a pas un visage de femme » J’ai lu, 2004. 2016)

« La Seconde Guerre mondiale ne cessera jamais de se révéler dans toute son horreur. Derrière les faits d’armes, les atrocités du champ de bataille et les crimes monstrueux perpétrés à l’encontre des civils, se cache une autre réalité. Celle de milliers de femmes russes envoyées au front pour combattre l’ennemi nazi. Svetlana Alexievitch a consacré sept années de sa vie à recueillir des témoignages de femmes dont beaucoup étaient à l’époque à peine sorties de l’enfance. Après les premiers sentiments d’exaltation, on assiste, au fil des récits, à un changement de ton radical, lorsque arrive l’épreuve fatidique du combat, accompagnée de son lot d’interrogations, de déchirements et de souffrances. Délaissant le silence dans lequel nombre d’entre elles ont trouvé refuge, ces femmes osent enfin formuler la guerre telle qu’elles l’ont vécue. Un recueil bouleversant, des témoignages poignants.

Svetlana Alexievitch a reçu le prix Nobel de littérature en 2015. » (cf. présentation éditeur)

Près d’un million de femmes ont servi dans l’armée soviétique, mais jusque-là les récits sur la Seconde Guerre mondiale étaient historiquement dominés par les hommes. Aussi, le travail qu’a effectué Svetlana Alexievitch n’a pas été simple. Entre les hommes qui lui disent : « Est-ce qu’il n’y a pas assez d’hommes à interroger ? Pourquoi avez-vous besoin de femmes ? A quoi bon écouter leurs délires… leurs histoires de bonnes femmes…« , ceux qui recommandent à leur femme : « Raconte comme je te l’ai appris. Sans larmes ni détails idiots, du genre « j’avais envie d’être jolie, j’ai pleuré quand on m’a coupé ma tresse. » (il faut savoir que la plupart de ces volontaires n’avaient que seize, dix-sept ans, certaines plus jeunes encore) et les femmes, elles-mêmes, qui s’autocensurent : « Mais pourquoi venir me trouver, moi. Tu devrais plutôt rencontrer mon mari, il t’en raconterait… Les noms des commandants, des généraux, les numéros des unités – il se rappelle tout. Pas moi. Je ne me souviens que de ce que j’ai vécu…« .

C’est justement ça qui fait tout l’intérêt du document que nous livre Svetlana Alexievitch : ce qu’elle ont vécu.

L’une d’elles lui dit : « J’ai l’impression d’avoir vécu deux vies : une vie d’homme et une vie de femme… » et pourtant, ces/ses deux vies s’entremêlent, même si, dès le lendemain de « la Victoire », la plupart d’entre elles se sont trouvées en butte à d’autres formes de souffrance : les souffrances physiques bien sûr, dues au choc de la guerre, aux commotions, aux blessures, mais également les souffrances morales, être considérées comme des « filles-soldats » avec lesquelles il serait déshonorant de se marier, « anormales » parce qu’au lieu de donner la vie, elles ont été obligées de tuer, parfois insultées par les femmes des soldats qui les soupçonnaient d’avoir passé la guerre à coucher avec leurs maris, etc. Une vétérane raconte qu’en rentrant elle a déchiré tous ses papiers, sans réaliser qu’elle se priverait ainsi, par la suite, de toucher des allocations afin de pouvoir se faire soigner. La plupart en rentrant n’ont pas bénéficié, à la différence des hommes, d’avantages liés à leur statut, comme un appartement individuel ou des distributions de denrées alimentaires.

Et puis, petit à petit, ces femmes se transmettent les coordonnées de Svetlana Alexievitch pour parler enfin… « Je vis toujours là-bas… Au front…« ,

même si elles ont renoncé à porter leurs décorations de peur de se faire reprocher de les porter comme si elles étaient des hommes (!) « (…) après cet incident, j’ai perdu l’envie de porter mes décorations. Même si j’en suis fière »

et même si certaines voudraient pouvoir oublier car « se rappeler la guerre, c’est continuer de mourir… De mourir et encore de mourir… ».

« Qui prend la relève ? Que restera-t-il après nous ? J’enseigne l’histoire. Je suis une vieille prof. Au cours de ma carrière, on a réécrit l’histoire trois fois. Je l’ai enseignée suivant trois manuels différents… J’ai bien peur que notre vie aussi, on ne la réécrive. Pour nous, à notre place. Mieux vaut que je la raconte moi-même… Nous-mêmes… Ne parlez pas à notre place et ne nous jugez pas… ».

Contrairement à ce que peuvent dire certains détracteurs du livre de Svetlana Alexievitch, ce livre – au-delà du témoignage de femmes soviétiques (car les premiers entretiens ont eu lieu en 1985, avant la perestroïka et la dissolution de l’URSS) – est universel et bien des femmes – flouées – s’y reconnaîtront.

 

« Les femmes qui lisent sont dangereuses »

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Voici un livre extrêmement réjouissant au moment où tout laisse à penser que le lecteur est une espèce menacée.

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« C’est une rengaine bien connue. Les hommes prennent – souvent – les femmes belles pour des connes. » et Laure Adler de nous renvoyer au portrait de Marilyn Monroe lisant « Ulysse » de James Joyce en 1952, en attendant la séance de pose pour la photographe Eve Arnold.

Elle le lisait vraiment, pas pour la photo, avec concentration et ferveur répète Laure Adler : « On ne le lui a pas fourgué entre les mains à la dernière seconde, pour jouer « Marylin l’intello ». Cela se voit. »

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Stefan Bollmann a recensé et commenté dans ce livre, paru initialement en 2006 chez Flammarion et réédité en 2015, un très grand nombre de tableaux ou photographies de femmes lisant, du 13e au 21ème siècle.

De la Vierge de l’Annonciation de Simone Martini,

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que l’ange interrompt, dérange dans sa lecture ; d’ailleurs malgré l’énormité du message que lui apporte Gabriel, le livre ne lui tombe pas des mains, elle a même glissé son pouce en guise de marque-page afin de reprendre sa lecture lorsque l’importun se sera retiré.

De Marie donc à Marilyn, une soixantaine d’oeuvres bien présentées, sur de beaux papiers colorés, ce qui fait de ce livre fort intéressant, un ouvrage d’art, musée portatif que rien ne vous empêche d’augmenter pour vous même de cartes ou de photos.

 

« Comment peut-on être persan ? »

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J’avais déjà parlé des femmes au Yemen il y a quelque temps avec « La voiture d’Intisar » de Pedro RIERA chez Delcourt.

Cette fois ce sont les éditions Futuropolis qui font paraître une BD sur le sujet :

9782754811163

« Elles passent dans la rue sans faire de bruit, glissant comme des fantômes, recouvertes d’un voile noir des pieds à la tête. Sabiha, Hamedda, Aïcha, Nabiha, Ghada, Hafitha… autant de noms, de désirs cachés, de vies brimées derrière des niqabs. De toutes ces femmes, on ne perçoit que leurs regards qui expriment peurs, incertitudes, espoirs, volonté. Vendue en mariage à la sortie de l’enfance, Sabiha rêve de liberté et de sentir le vent caresser son visage. Un jour, elle ose retirer son voile et se pencher par la fenêtre, au risque d’être vue par un étranger… mais c’est son mari qui la surprend. Il la roue alors de coups : « Ne t’avise plus jamais de porter le déshonneur sur cette maison ». Prisonnière du carcan des traditions, elle tente alors dans un ultime effort de fuir ce foyer oppressant, au prix de sa vie. Hamedda, elle, a épousé un homme qui la laisse libre de ses mouvements. Bravant les mauvaises langues qui mettent à mal sa réputation, elle ouvre une cantine pour subvenir aux besoins de sa famille. En dépit des interdits sociaux, elle travaille pour des hommes-soldats pendant la guerre civile en leur procurant un repas chaud et un toit. L’affaire prospère, et à la fin de la guerre, les soldats sont remplacés par les premiers touristes. Refusant de porter le niqab, Hamedda offre le portrait d’une femme indépendante et volontaire. Aïcha a 13 ans. Elle commence à ressentir la pression insistante de sa famille, et en particulier de son frère aîné, pour porter le niqab afin de se soustraire aux regards des hommes dans la rue. Entre ses belles-soeurs traditionalistes, sa mère qui dédramatise le symbolisme du port du voile et ses amies progressistes, Aïcha hésite… Des portraits de femmes bouleversantes qui donnent à voir leur courage pour lutter au quotidien contre les traditions et acquérir leur émancipation. Autant de témoignages qui dessinent un nouveau visage du Yémen, celui de femmes qui n’ont plus peur de lutter pour leur liberté. Une révolution, de moins en moins silencieuse. » (Présentation éditeur) « Le Monde d’Aïcha. Luttes et espoirs des femmes au Yemen » (Futuropolis, 2014)

Ugo BERTOTTI a travaillé sur les impressions de voyage d’Agnès MONTANARI, photographe, qui avait rejoint son mari en mission là-bas.

« Le nombre de femmes que j’ai pu interviewer dépasse largement la trentaine. Elles sont de tous les âges, de toutes les classes sociales, de tous les niveaux d’instruction (…) Ce qui m’a particulièrement frappé chez ces femmes, c’est leur capacité à analyser de manière critique la vie qu’elles ont eue et leur volonté de ne pas faire les mêmes choix pour leurs filles. La nouvelle génération se trouve souvent entre deux mondes. » (A.M.)

Ce qui m’interpelle dans ces deux BD, c’est que ce sont des hommes européens qui les ont réalisées, grâce au fait que des femmes ont pu entrouvrir les portes de ce monde mystérieux qui est celui des femmes au Yemen, « entre deux mondes » comme le dit Agnès Montanari ou entre deux périodes de l’Histoire. Mais les hommes yéménites, ceux qui se permettent de violenter voire tuer leur femme ou leur soeur pour une fenêtre ouverte, un compliment… Ceux qui, comme le dit Ghada dans la BD, « se sont nourris  avec leur lait de l’idée que l’homme est un degré au-dessus de la femme », même lorsqu’ils viennent de familles « évoluées » et ont fait des études, qu’ont-ils à nous dire ?

J’ai aimé le graphisme d’Ugo Bertotti, son dessin en noir et blanc, ombre et lumière… Mais ces jeunes femmes comme Sabiha, pourront-elles un jour sentir l’air frais sur leur peau et profiter de la lumière solaire sans risquer d’y perdre la vie ? Combien de générations faudra-t-il encore ? Combien de femmes sacrifiées, toutes courageuses et bouleversantes fussent-elles ? Une belle BD mais un énième désespérant constat.

(*) Vous aviez reconnu la citation de Montesquieu…