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« La vallée des immortels »

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Toujours dans la vague « ne laissons pas disparaître nos personnages de BD préférés, malgré la mort de leurs créateurs », voici le « Blake et Mortimer » 2018 (Dargaud). Vingt-cinquième album de la série initiée par Edgar P. JACOBS en… 1946.

Sa couverture ne peut pas passer inaperçue, elle nous rappelle étrangement une autre image… Ah ! mais bien sûr ! C’est Tintin (et Milou) dans le « Lotus bleu » ! D’ailleurs, regardez bien, il y a un autre clin d’oeil dans ce volume.

« Pendant que, dans la Chine voisine, les communistes de Mao affrontent les nationalistes de Chiang Kai-shek, le Seigneur de la guerre Xi-Li cherche à mettre la main sur un manuscrit qui lui permettra d’asseoir son pouvoir sur l’Empire du Milieu. Face aux menaces qui planent sur la région, le capitaine Francis Blake est chargé d’organiser la défense de la colonie britannique de Hong Kong. De son côté, à Londres, le professeur Philip Mortimer est amené à s’intéresser de près à une curiosité archéologique chinoise suscitant appétits et convoitises. Au même moment, le fameux colonel Olrik, ancien conseiller militaire déchu de Basam-Damdu, profite du chaos ambiant pour monnayer ses services auprès du général Xi-Li afin d’assouvir sa soif de vengeance…

Premier volet d’un diptyque, La Vallée des Immortels commence exactement là où Le Secret de l’Espadon s’achève. » (Présentation éditeur)

Sur un scénario d’Yves SENTE et les dessins de Teun BERSERIK & Peter VAN DONGEN, Blake et Mortimer reprennent du service pour, une fois encore, sauver le monde libre avec « La vallée des immortels. Menace sur Hong-Kong« .

C’est évidemment compter sans la duplicité du traitre Olrik qu’on croyait pourtant disparu dans la fulgurante destruction du palais impérial de Basam Damdu.

Alors installez-vous pour de nouvelles aventures, avec toujours d’apocalyptiques combats aériens, de nouveaux « savants »,  de nouveaux traitres, de nouvelles usurpations d’identité pour Olrik, et nos deux immuables héros, toujours si « british » et sans rides supplémentaires malgré leurs soixante-douze ans de service.

 

 

 

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« La demoiselle de Wellington »

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« 1917 Sous la ville d’Arras dévastée, dans le plus grand secret, des milliers de soldats attendent dans les galeries d’une ancienne carrière de pierre. Bientôt ils déferleront sur les lignes allemandes…

Dean Kingston est l’un d’entre eux. Sa femme Jenny l’attend en Angleterre. Il lui fait le récit, dans son journal de bord, de cette étrange vie souterraine.

Avec espoir et détermination, il lui raconte le froid et l’humidité, la solitude des hommes, la peur qui lui tenaille le ventre, et les chants pour réchauffer les coeurs… jusqu’à l’assaut final. » (cf. 4ème de couverture)

Dorothée PIATEK : La demoiselle de Wellington

(Seuil, 2017)

Vraisemblablement parmi les derniers romans en hommage aux soldats de la Guerre de 14-18, puisque les commémorations devraient se terminer le 11 novembre avec l’anniversaire de l’Armistice…

1939-2019 prendront-elles le relais pour six ans de plus ? Car si la Guerre de 14-18 devait être « la der des der », chacun sait – hélas ! – qu’il n’en a rien été.

En attendant, nous sommes à Arras en avril 1917. Les troupes britanniques viennent d’arriver en prévision de la bataille de Vimy préparée par le Général Byng et des troupes canadiennes ; ce sont vingt mille soldats qui vont tenir dans la « ville sous la ville », creusée par des tunneliers néo-zélandais dans les anciennes carrières de calcaire datant du Moyen-Age, en attendant le jour de l’attaque.

Il s’agit de ne pas réitérer la Bataille de la Somme qui vit périr 1 060 000 soldats entre juillet et novembre 1916 (cf. la BD de Joe Sacco).

Les soldats anglais sont arrivés à Arras en toute discrétion et sans imaginer quel serait leur cantonnement :

« Au niveau de la rue Saumon, nous avons passé la « porte de fer », un trou creusé dans la fortification Vauban. Ma compagnie est descendue au moins vingt mètres plus bas, longeant des murs humides et froids par un escalier en brique pour atteindre un tunnel d’égout. Puis à la lueur d’un morceau de bougie qu’on nous avait fourni à l’entrée, nous avons marché pendant des kilomètres, rejoignant un labyrinthe de carrières et de boyaux artificiels construits perpendiculairement à la ligne de front.

Nous sommes passés en procession devant des cavités remplies de nourriture et de munitions, avant d’arriver dans le quartier destiné à ma compagnie, que nous indiqua un scout. Wellington, la carrière Wellington, c’est là que je suis cantonné désormais.

J’ignore quel jour aura lieu l’attaque, je sais seulement qu’être positionné sous cette ville nous évitera de traverser le no man’s land le jour J.

Des tunnels d’assaut déjà forés demeureront bouchés jusqu’au grand jour. Alors, après une succession d’explosions de mines, nous grimperons quatre à quatre les marches taillées dans la pierre et passerons les trappes qui nous séparent de la surface. C’est de là que nous jaillirons pour surprendre l’ennemi. C’est de là que des milliers de soldats s’élanceront. »

La bataille aura lieu le 9 avril 1917 et la carrière Wellington peut désormais être visitée. « Abandonnée en 1919, elle servira d’abri durant la Seconde Guerre mondiale puis sera oubliée jusqu’à sa redécouverte en 1990 par l’archéologue Alain Jacques » (cf. p.103) qui nous l’explique en fin d’ouvrage :

« Les troupes britanniques qui se sont relayées dans cet immense abri nous ont laissé des milliers de graffitis. Ces écrits et dessins témoignent de leur passage et nous renseignent sur l’état d’esprit qui régnait en ces lieux à la veille des combats.

(…) Parmi les dessins découverts, un portrait de jeune femme a particulièrement attiré l’attention de mon équipe de recherche. L’apparition dans le faisceau de la lampe électrique de ce visage gracieux, éclairé d’un léger sourire, ainsi que la discussion qui s’en est ensuivie, sont restés dans notre mémoire.

Qui était-elle ?

Quel souvenir cette jeune femme avait pu laisser à ce soldat pour qu’il ressente l’envie de la dessiner ?

Avait-il simplement le besoin de sentir ce regard féminin et bienveillant posé sur lui en attendant les épreuves qu’il devrait endurer lors de l’offensive à venir ? » (pp. 105-107)

Dorothée PIATEK, en rédigeant ce court mais sensible roman, nous confie son hypothèse. Jérémy MONCHEAUX l’a illustrée.

 

 

 

On les aura !

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On les aura ! Carnet de guerre d’un poilu (août, septembre 1914) par Barroux

Barroux, auteur-illustrateur, trouve en marchant dans Paris un carnet au milieu d’autres choses sorties d’une cave d’un immeuble. Celui-ci a appartenu à un poilu, qui tient son journal pendant deux mois. Il raconte le tout début de la guerre, lorsque l’on pensait qu’elle ne durerait pas. Malgré l’espoir de cette promesse d’une courte durée on retrouve rapidement la tristesse d’abandonner sa famille, son inquiétude face au manque de nouvelles de ses proches… Il raconte les gens qui les acclament sur les quais de gare, le courage des débuts, puis rapidement les pieds en sang, la fatigue, la quête de nourriture toujours un peu plus difficile et la peur. Le journal s’arrête deux mois après son commencement, et sans le nom de son auteur Barroux ne sait rien de cet homme.

Barroux illustre sobrement ce récit, avec un trait charbonneux. Le livre permet au lecteur de vivre les premiers mois de cette guerre aux côtés d’un homme normal qui raconte son quotidien en quelques mots : sobre, dépouillé. Et glaçant car nous savons dans quelle guerre se lancent tous ces hommes.

« Ernest. Souvenirs de Cilicie »

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« Je me souviens, quand j’étais petit, avec mes cousins chez mes grands-parents, on adorait jouer aux petits soldats.

On passait des heures à créer des champs de bataille. On ne connaissait pas encore l’histoire d’Ernest, notre arrière-grand-père.

Prisonnier, lui, il l’a été pour de vrai, au début du siècle dernier.

C’était en Turquie.

Enfin, ce n’était pas encore la Turquie. » (cf. 4ème de couverture)

Ce n’était pas encore la Turquie, ce n’était plus tout à fait la guerre de 14, les poilus étaient rentrés chez eux. Enfin… ceux qui avaient eu la chance de ne pas y mourir.

Ernest était l’un d’eux.

Mais pendant ce temps-là, les grandes puissances ne chômaient pas. Des accords étaient intervenus entre Anglais, Français, Russes, Italiens et Grecs pour « dépecer » l’Empire ottoman.

La France recevait la Syrie littorale, la Cilicie, l’Arménie et une partie du Kurdistan.

« Ces territoires doivent lui assurer l’indépendance économique en lui fournissant les matières premières nécessaires au développement d’un état moderne (pétrole, cuivre, coton…). A la fin de la guerre, dès 1919, la France prend possession de son territoire. Elle s’installe notamment en Cilicie… Une région comprise entre les monts Taurus, les monts Amanos et la Méditerranée.

Elle est accueillie et soutenue par les chrétiens de la région. La population cilicienne est difficile à évaluer car elle comprend une multiplicité de peuples. Sur environ 500 000 ressortissants, on compte 120 000 Turcs, 150 000 Arméniens, 120 000 Arabes Ansaris et 120 000personnes d’origines diverses (Grecs, Turkmènes, Syriens…). Les 200 000 chrétiens qui peuplent la Cilicie sont convaincus que l’armée française assurera leur protection.

Les Arméniens commencent  à revenir dans la région après les massacres de 1909 et 1915. Ils espèrent  pouvoir reconstruire une Grande Arménie avec l’appui de la France.

L’Empire ottoman vit ses derniers instants. Après l’armistice de Moudros, signé le 30 octobre 1918, il se retrouve réduit à une petite région d’Anatolie donnant sur la mer Noire.

Un jeune officier turc, Mustafa Kemal, n’accepte pas le démantèlement de son pays. Sous son impulsion, la révolte se prépare.

La France ne la voit pas venir. Ses troupes en Cilicie sont relativement réduites.

Les Occidentaux, avides de s’emparer au plus vite de la plus grande portion possible de ces riches territoires, n’hésitent pas à recourir aux plus basses trahisons à l’égard de leurs alliés. » (cf. pages 13-14)

Et de ce jeu des grandes puissances, qui pâtit ? Les populations bien sûr, mais également les soldats, sacrifiés à la course à l’enrichissement.

Ernest a 21 ans, il s’est battu contre les Allemands, il a été fait prisonnier, et en cette année 1919, il s’apprête à re-partir avec son régiment d’infanterie, pour l’Asie Mineure cette fois.

Il tiendra un journal de ces années passées en Cilicie puis en Turquie jusqu’à son retour en France à la toute fin novembre 1921 où il sera démobilisé à 23 ans.

C’est ce journal qui a inspiré ANTONIN pour cette bande dessinée : « Ernest. Souvenirs de Cilicie« , éditée par Cambourakis en 2015.

On y suit pas à pas l’évolution de la situation, les batailles, les morts et l’année – terriblement longue – pendant laquelle Ernest est prisonnier, dans des conditions qui varient à l’extrême selon la personnalité de l’officier turc qui dirige. Ils ont souvent faim, froid ou trop chaud, sont bastonnés et malades, n’ont pas le moral. Ernest se plaint aussi de n’avoir rien à lire pour se désennuyer.

Toutefois ses compagnons et lui ne sont pas totalement abandonnés, recevant – épisodiquement – mandats de l’état-major français, courriers et colis de leurs familles, de la mission des Etats-Unis ou du Croissant rouge.

Une fois de plus, une bande dessinée permet de découvrir des épisodes assez peu médiatisés de l’Histoire. Dans celle-ci « les événements qui ont modelé la géopolitique du Moyen-Orient d’aujourd’hui. »  (cf.  présentation éditeur).

La bande dessinée se termine sur un petit dossier historique et les toutes dernières images montrent la grand-mère d’Antonin rassemblant ses petits-fils autour du journal d’Ernest, son père, leur arrière-grand-père qui, lui, a fait la guerre… et ce n’était pas un jeu !

ANTONIN a déjà réalisé une bande dessinée sur une autre partie de ces territoires et un autre événement dramatique qu’on appellera « la grande catastrophe d’Asie mineure », sur les bords de la mer Egée en 1922 ; d’après le livre de Allain Glykos : ‘ »Manolis de Vourla » dont j’avais parlé ici en 2010.

 

 

 

Londres, 1940

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Mes dernières lectures sur le Blitz remontaient au très émouvant roman « Bonne nuit, monsieur Tom » de Michelle MAGORIAN et le film de Jack GOLD qui avait suivi.

Et encore, la plus grande partie de l’histoire se déroulait à la campagne.

Là aussi, Jack a failli passer la guerre à la campagne, mais la famille de fermiers – chez laquelle ils sont quelques jeunes londoniens à être hébergés – est odieuse et, un jour, ça tourne mal.

Jack s’enfuit et rentre à Londres :

« Il se mit à courir. Il connaissait les rues par coeur, désormais. Un virage à droite, puis un à gauche. Au carrefour suivant, il fit une halte pour reprendre son souffle. Encore deux douzaines de maisons et il y serait. Chez lui. Plus besin de courir, mais il pressa le pas quand même, en comptant dans sa tête les numéros invisibles dans le noir. Vingt-cinq, vingt-sept, vingt-neuf. Impatient de voir l’expression de sa mère quand elle lui ouvrirait. Trente et un, trente-trois, trente…

Jack s’arrêta net.

A la place des deux maisons suivantes, il y avait un espace vide. Les numéros trente-sept et trente-neuf, disparus.

Un profond frisson irradia comme une vague dans l’arrière de ses bras et de ses jambes. Son coeur semblait avoir cessé de battre.

Sa maison et celle des voisins, les Palmer.

Envolées. »

John HARVEY : Blue watch

(Syros, 2015)

John HARVEY a dédié ce roman à son père qu’il se rappelle « très imposant dans son uniforme des pompiers auxiliaires » et, comme le sien, le père de Jack est pompier auxiliaire dans l’unité Blue Watch.

Depuis le bombardement qui a écrasé leur maison, il vit chez sa soeur, tandis que sa femme, la mère de Jack, est en « mission » quelque part à la campagne :

« – Mais qu’est-ce qu’elle y fait ?

-J’en sais rien. Pas vraiment. De la dactylo, sans doute. Du secrétariat (il fit un clin d’oeil). Un peu secret, tout ça. Pas le droit d’en parler. »

Les premiers jours, entre les alertes et les descentes dans l’abri, Jack va aider sa tante, jardiner pour un voisin et surtout tourner en rond. Il va découvrir aussi que les quartiers bombardés sont devenus la proie de bandes de jeunes voyous, prêts à en découdre violemment.

Mais un jour, il n’a pas le temps de rejoindre la maison lors d’une alerte :

« Alors qu’il se remettait péniblement debout, il fut de nouveau projeté au sol par le souffle d’une explosion non loin sur sa gauche, presque aveuglé par l’éclair de lumière blanche, tandis que les pavés semblaient se soulever sous lui pour le projeter contre les gravats.

Une pluie de terre et de poussière s’abattit sur lui. Du verre. Des fragments de brique.

Une volute de sang lui traversa le visage ; il en sentit le goût dans sa bouche.

Puis, quelqu’un qui criait. Une voix de jeune garçon.

– Ici ! Par ici !

Tout en grimaçant, il s’orienta vers cette voix. Chercha sa lampe torche à tâtons dans sa poche. Par miracle, elle fonctionnait toujours. Et éclaira, près du sol, contre les vestiges d’un mur, le mouvement rapide et pâle d’un visage, d’un bras.

– Par ici. Vite !

Jack avança accroupi, en s’aidant de ses mains.

-C’est sans danger, ici.

Le visage pâle, tout près, les yeux anxieux et sombres. Pas du tout un garçon. Une fille. »

Et c’est ainsi que Jack va faire la connaissance de Lilith…

John Harvey, écrivain et scénariste, est connu pour ses romans policiers et « Blue Watch » comporte une petite intrigue  policière. Mais ce n’est pas le plus important dans ce roman qui aborde toutes sortes de sujets comme le courage de tous ces volontaires auxiliaires des pompiers mais hélas aussi les gangs de braqueurs qui profitent du chaos. Il évoque les réfugiés juifs ayant fuit l’Allemagne nazie. Et décrit la débrouillardise nécessaire pour survivre dans Londres sous les bombardements incessants, tout en se rendant utile et solidaire.

Hitler avait espéré vaincre le Royaume-Uni en semant la terreur parmi les civils. Ce fut en vain, certes, mais rappelons cependant que le Blitz aura causé la mort de plus de quarante mille personnes et fait près de cent cinquante mille blessés entre septembre 1940 et mai 1941.

 

« On ne voit bien qu’avec le coeur… »

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« Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde » (extrait du « Petit Prince » de Saint-Exupéry)

Difficile de ne pas penser au renard du petit Prince en lisant le roman de Sara PENNYPACKER : « Pax et le petit soldat » (illustré par Jon KLASSEN et édité par Gallimard jeunesse en 2016).

Mais ces deux-là se sont apprivoisés depuis longtemps.

« Pax n’avait pas l’habitude d’être seul. Il était né au milieu d’une portée remuante de quatre renardeaux, mais leur père avait disparu avant même que les petits n’apprennent à reconnaître son odeur, et peu après, un matin, leur mère n’était pas revenue. L’un après l’autre, ses frères et sa soeur étaient morts, et dans le terrier froid n’était resté que son seul battement de coeur jusqu’à ce que son garçon, Peter, le tire de là.

Depuis ce jour, chaque fois que son garçon partait, Pax allait et  venait dans son enclos jusqu’à ce qu’il revienne. Et, la nuit, il gémissait pour qu’on le laisse entrer à l’intérieur, où il pourrait entendre son humain respirer.

Pax aimait Peter ; plus encore, il se sentait responsable de lui, voulait le protéger. Quand il ne pouvait pas jouer ce rôle, il en souffrait. »

Maintenant Peter a douze ans et son père lui a dit :

« Nous allons entrer en guerre. Cela signifie que tout le monde doit faire des sacrifices. Je dois m’engager, c’est mon devoir. Et toi, tu dois partir. » Bien entendu, Peter s’y était à moitié attendu. Deux de ses amis avaient déjà fait leurs bagages avec leurs familles et étaient partis dès que les rumeurs d’évacuation avaient couru. Ce à quoi il ne s’était pas attendu, c’était au reste. Au pire. « Et ce renard… Bah, le moment est venu de le relâcher dans la nature, de toute façon. »

Alors ils ont lâché Pax dans la forêt.

Mais plus Peter y pense et plus il est malheureux et il décide de reparcourir à pied, seul, les cinq cents kilomètres qui le séparent de son renard…

Une histoire absolument magnifique, déchirante, à deux voix. Celle de Peter et celle de Pax, qui lui aussi veut « retrouver son humain » et ne plus jamais le quitter, mais qui, en attendant doit survivre dans un environnement hostile, qu’il ne connaît pas et, qui plus est, perturbé par la guerre.

Peter en chemin va rencontrer Vola, une ancienne soldate qui vit en solitaire à cause, on le comprend, d’un syndrome de stress post-traumatique. Vola va l’héberger quelque temps car Peter s’est blessé, et lui explique petit à petit ce que la guerre détruit chez les hommes et dans la nature.

Pax, lui, va rencontrer Hérissée, une jeune renarde qui le tolère et va l’aider à s’adapter, mais ils doivent faire face aux prédateurs et à la guerre qui mine les terres et complique la recherche de nourriture.

Sara Pennypacker s’est abondamment renseignée sur les renards roux :

« Dans ce roman, lorsque le comportement des renards correspond à la réalité, c’est grâce à son expertise [de Matthew Walter, biologiste de l’Etat de New-York et talentueux observateur des animaux sauvages, qui a passé des années à étudier les renards roux sur le terrain ], qu’il a généreusement partagée avec moi. Lorsque ce n’est pas le cas, c’est que j’ai dû faire un choix afin de répondre aux besoins de l’histoire. J’incite vivement les lecteurs à faire eux-mêmes des recherches sur ce splendide animal. »

Je n’en raconte pas plus : lisez ce livre !

Ma mémoire est un couteau

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Ma mémoire est un couteau

de Laurie Halse Anderson

aux Éditions de La belle colère

 

 

« Une étoile fait la supernova au milieu de la route. On s’envole. Oiseaux sans ailes. L’impact envoie des ondes de choc dans le métal, le verre et la chair. Les os s’écrasent. La peau explose. Les nerfs claquent. Le cerveau se répand et se renverse à l’intérieur des crânes en fer blanc cabossés. Les artères fuient comme des tuyaux d’arrosage haute pression, repeignant le monde en rouge vif, en rouge triste.

Je nage à travers la fumée. La première classe Stolzfuss est toujours assise derrière le volant. J’essuie le sang sur son visage pour trouver sa bouche et la faire respirer. Elle n’a pas de bouche. Elle n’a plus de visage. »

Ces hallucinations cauchemardesques sont le quotidien d’Andy Kincain, un vétéran qui n’est jamais vraiment rentré de ses missions.  Pour échapper à ces horreurs qui lui rongent le cerveau il fuit. Il se déplace de ville en ville sans jamais pouvoir se poser, vit de petits boulots en petits boulots, incapable de contenir la violence qui est en lui, boit, se drogue, bascule dans la folie.

Mais dans cette errance désespérée il n’est pas seul. Sa femme Rebecca est morte, lui laissant leur fille Hayley Rose. Comment s’occuper de cette adolescente alors que la mort le poursuit ?

Andy décide de revenir dans la ville qui l’a vu grandir, c’est sa dernière chance.

Hayley, la narratrice, n’en peut plus, déscolarisée depuis des années elle peine à se faire accepter, heureusement elle peut compter sur Gracie et Topher, et bientôt sur Finnegan.

Mais comment lâcher prise et se laisser aller à aimer ce garçon alors qu’elle a en charge un père violent et suicidaire ? Hayley vit dans la peur et ne peut envisager aucun avenir.

« Des relents de poudre planaient dans toute la maison, tellement entêtants que je me suis demandé s’il n’avait pas ouvert une ou deux douilles, juste comme ça, pour rigoler. Des visions effrayantes s’en sont suivies – Papa qui se badigeonne le visage de poudre pour se camoufler, Papa dessinant un cercle de poudre par terre, avant de s’asseoir au centre et de gratter une allumette, Papa...  »

Dans ce roman les adolescents prennent de plein fouet l’immaturité et la souffrance des adultes qui les entourent. Aucun ne peut s’appuyer sur des parents responsables. Entre les parents de Gracie en plein divorce, indifférents à l’impact que leurs violences ont sur leurs enfants, le père de Hayley qui refuse les soins qui pourraient l’aider, et la famille de Finn détruite par les manipulations d’une sœur droguée, chacun se débrouille comme il peut. Heureusement les sentiments qui les lient leur permettent de faire face tant bien que mal.

J’ai beaucoup aimé Ma mémoire est un couteau, le titre est d’ailleurs magnifique. Et même si Hayley en est la narratrice, le roman est dominé par la personnalité de ce père et sa violence, qui structure tout le récit.

L’histoire d’amour est assez convenue, mais la densité de l’histoire en fait un très bon roman.