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L’appartement

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« L’appartement. Un siècle d’histoire russe » : textes d’Alexandra LITVINA, illustrations d’Ania DESNITSKAIA (Librairie du Globe, 2018)

 

« Moscou. Russie. Un vieil immeuble dans une calme ruelle. Six volées d’escalier plus haut, à gauche, une porte, et nous voilà chez les Mouromtsev. Nous sommes entrés dans ce vieil appartement moscovite un soir de décembre 1902 et nous y sommes restés pendant cent ans. Nous y avons fait la connaissance de plusieurs générations de Mouromtsev, de leurs amis, de leurs voisins. Nous avons été témoins de rencontres et de séparations, de joies et de peines, de pertes et d’espoirs comme chez de nombreuses famille en Russie.

Dans la vie des habitants ordinaires d’un vieil appartement moscovite se reflète aussi l’histoire de la Russie au XXe siècle. Elle nous est racontée par ses habitants, mais aussi par leurs affaires : les meubles et les vêtements, la vaisselle et les livres, les jeux et autres objets de la vie quotidienne. Car les objets gardent la trace et la mémoire de l’époque où ils ont été façonnés et utilisés. Ils sont( les témoins d’une histoire dont on ne parle pas dans les manuels scolaires, mais qui est très importante pour chacun d’entre nous : celle de nos familles, de nos amis, de notre propre histoire. » (cf. 4ème de couverture)

Prix de la Pomme d’or du festival de Bratislava pour ses illustrations, mises en valeur par le format 35 x 25 cm de l’ouvrage, « L’appartement » commence par l’arbre généalogique des familles Mouromtsev et Stein, outil indispensable dans tous les romans russes !

Puis nous pénétrons dans ce nouvel appartement en même temps qu’Irina Mouromtseva (6 ans), le 12 octobre 1902. On dirait une maison de poupée, les cloisons ont été abaissées le temps pour nos yeux de prendre possession des lieux, comprendre qui est qui et retrouver dans les images quelques objets mis en exergue sur la double page.

La double page suivante, illustrée elle aussi, est datée du 25 décembre 1914.  C’est la guerre sur le front où papa Mouromtsev soigne les blessés. Ce Noël est donc un peu différent des autres, comme Nikolaï (petit frère d’Irina et grand frère de Maroussia) nous l’explique :

« Nous devons aider nos héros comme nous le pouvons : maman va à l’atelier faire de la charpie et Irina s’est inscrite au cours des soeurs de charité. Maroussia et moi avons rassemblé dans une tasse tout notre argent de poche pour la Croix-Rouge : deux pièces d’un rouble, une de cinquante kopecks et trois de quinze. J’ai aussi arrêté la grande poupée allemande de Maroussia pour espionnage? Je voulais la fusiller, mais Maroussia a éclaté en sanglots ! (…) C’est qu’il y a des espions allemands partout ! (…) C’est ce que j’ai expliqué à maman, mais elle a répondu que la poupée n’y était pour rien, et que monsieur Zeidler de la pâtisserie viennoise, au coin de la rue, n’est pas non plus un espion, mais un sujet russe de troisième génération, et qu’il aide beaucoup la Croix-Rouge. »

Sur la double page qui suit, nous trouvons le détail des objets évoqués, pièces de monnaie, jouets, jusqu’aux gâteaux de la pâtisserie viennoise et quelques commentaires qui annoncent la suite de notre histoire et le cours de l’Histoire russe.

En 1919, la révolution est passée par là, il n’y a plus de tsar, Lénine a pris le pouvoir, c’est la guerre civile entre les « rouges » et les « blancs » et l’appartement a été réquisitionné pour y installer un nouvel habitant : le camarade Olrik, installé désormais dans l’ancien bureau du papa. La famille Mouromtsev s’est repliée dans les pièces restantes.

Au fil des années, l’appartement devient collectif. En 1927, six familles y vivent « à l’étroit et mal à l’aise, le matin pour aller aux toilettes et dans la salle de bains il y a une longue file d’attente et à la cuisine des disputent éclatent souvent. »

1937, Staline est au pouvoir depuis la mort de Lénine treize ans auparavant. C’est l’époque du Goulag et des grandes purges. Le camarade Olrik et sa femme sont arrêtés.

1941, 1945, de nouveau la guerre.

5 mars 1953, Staline meurt et avec l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev, c’est le « dégel » : libérations et réhabilitation des victimes des répressions staliniennes : les Olrik seront reconnus innocents, mais trop tard pour Lev qui avait été fusillé.

14 avril 1961 : Gagarine fait le tour de la terre dans une fusée et Guenka, le petit-fils de Nikolaï, est allé le voir passer sur l’avenue Lénine à son retour à Moscou et le soir tout le monde regarde la télévision. Pendant ce temps-là, la guerre froide continue et la crise cubaine laisse craindre un conflit nucléaire.

1973, le « dégel » est terminé depuis quelques années et le rideau de fer sépare l’URSS du reste du monde. Impossible d’acheter de la musique occidentale alors, pour remplacer les vinyles, on écoute de la musique « sur les os »… Ah ! Ah ! si vous voulez savoir ce que c’est, je vous invite à lire cet album passionnant qui nous emmène jusqu’en 2002 !

Ce 9 juin, Maroussia fête ses 92 ans dans l’Appartement qui, entre temps, est devenu un café après que les locataires en ont été expulsés. C’est Ilioucha qui nous le raconte, sixième génération depuis l’entrée dans l’appartement de la famille Mouromtsev il y a un siècle.

Photographies, lettres, coupures de journaux et autres documents d’époque rassemblés par Alexandra Litvina complètent les illustrations précises d’Ania Desnitskaïa.

Un album ludique et passionnant.

 

 

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« L’histoire de Ned Kelly »

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Une histoire d’injustices…

Des injustices qui mènent, hélas, à la violence.

Et une injustice qui a pu être réparée.

Celle qui a pu être réparée, c’est grâce à ce bel album (roman graphique ?).

Un jour, Sophie Giraud, directrice des éditions Helium, a découvert de très belles linogravures de Jean-Jacques de GRAVE réalisées en Australie à propos de la vie d’un personnage pratiquement inconnu en France, mais très connu là-bas, sorte de Robin des bois australien, Ned Kelly.

Elle a proposé à la fille de Jean-Jacques de GRAVE, Marie-Eve, scénariste et réalisatrice de film documentaires, de sortir ces gravures de l’oubli (Jean-Jacques de Grave est décédé en 2002) et d’écrire l’histoire de Ned Kelly sur les images de son père.

Livre paru chez Helium, donc, en 2017 :

« L’histoire de Ned Kelly« , écrit par Marie-Eve de GRAVE, linogravures de Jean-Jacques de Grave

Quant aux injustices qui ont présidé à cette histoire, elles se passent dans le bush australien où échouaient des bagnards de la Couronne britannique entre 1788 et 1868. C’est le cas du colon irlandais John Edward Kelly déporté et emprisonné en Tasmanie en 1841 pour le vol de deux cochons. Libéré en 1848, il se marie et de ce mariage naîtront huit enfants, dont Ned.

Ned fera très tôt l’expérience de l’injustice, quand son père meurt en prison pour avoir volé une vache,

quand lui-même est inculpé une première fois à treize ans, et devenu « bushranger », il prend trois ans de travaux forcés à seize ans pour un cheval qu’il n’a pas volé,

quand sa soeur est harcelée par un policier ivre dont seule la parole comptera et que leur mère sera injustement emprisonnée, etc.

Alors, avec l’un de ses frères, il se rebelle et tente d’expliquer autour d’eux les faux-témoignages et toutes les injustices dont sont victimes sa famille comme celles de nombre d’autres Irlandais, il parle de liberté et de démocratie, gagnant ainsi des partisans à leur cause : la résistance contre l’ordre colonial britannique.

Pendu à vingt-cinq ans, en dépit d’une pétition recueillant 32 000 signatures, il deviendra un héros populaire australien.

« Une vie fulgurante en forme de cavale effrénée dans le bush,
qui a inspiré une chanson à Johnny Cash et deux films, avec,
 dans le rôle-titre, Mick Jagger en 1970 puis Heath Ledger en 2003. » (cf. présentation Actes sud)

 

 

« Bacha posh »

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Peut-être avez-vous déjà entendu parler des « bacha posh »  en Afghanistan ou au Pakistan?

Dans le cas du roman de Nadia HASHIMI, l’histoire se passe en Afghanistan à l’heure actuelle, Obayda est une fillette, la dernière de sa famille. Leur père est policier, leur mère reste à la maison comme la plupart des femmes afghanes.

Un drame vient bouleverser l’ordre des choses : leur père est victime d’un attentat à la voiture piégée alors qu’il n’est pas en service. Il y perd une jambe et son travail…

La famille doit alors quitter sa vie « normale » à Kaboul pour vivre à la campagne dans la famille du père, dans un village sous la coupe d’un de ces « seigneurs de la guerre » violents et corrompus, installés par plusieurs décennies de guerre, d’interventions étrangères et d’anarchie politique.

« A Kaboul, toutes les familles envoyaient leurs filles à l’école. Dans le village, en revanche, il y a deux sortes de familles. Celles qui scolarisent leurs filles, et celles qui ne le font pas. Certains parents pensent que leurs filles sont destinées à devenir des épouses et des mères, qu’elles n’ont pas à se soucier des livres. Je suis triste pour ces filles parce qu’elles passent à côté d’un tas de choses. Tout ce qu’elles peuvent compter, c’est combien de tasses de riz il faut mettre dans la casserole, et elles sont incapables de distinguer la lettre kof de la lettre gof. Il y a aussi des parents comme les nôtres, qui pensent que leurs filles doivent être capables d’écrire leur nom, de lire, de compter. Ils souhaitent aussi les voir se marier, mais comme ma mère aime le répéter, une enfant intelligente deviendra une femme encore plus intelligente. »

Toutefois, n’ayant pas de frère, sous la pression d’une de ses tantes, Obayda va devenir Obayd, une « bacha posh », c’est à dire une fille « déguisée » en garçon.

 » (…) Un garçon, ça peut travailler et gagner de l’argent. Un garçon, ça porte bonheur. Un garçon, ça amène d’autres garçons dans la famille. Les filles ne peuvent rien faire de tout cela. Tu n’es plus à Kaboul, ma chère. Ce village est dirigé par Abdul Khaliq, l’horrible seigneur de la guerre, et si on ne se prosterne pas à ses pieds, il est difficile de s’en sortir. Il est temps d’agir pour ta famille. Tu ne veux pas que tes filles aient faim, hein ?

– Bien sûr que non, murmure ma mère d’une voix chevrotante. »

Au début, c’est difficile pour Obayda qui a déjà une dizaine d’années et s’assume bien comme fille, mais elle va vite apprécier la liberté que lui offre ce statut de garçon. Statut tout provisoire car à la puberté, les « bacha posh » redeviennent des filles… c’est cela que nous raconte Obayd(a) dans « Ma vie de bacha posh » (paru aux éditions Castelmore en 2017).

Même si l’on peut être déçu par ce roman écrit par une Afghane d’origine et qui aurait pu aller plus loin dans la psychologie des personnages, il a le mérite d’aborder – même trop rapidement – quelques-uns des problèmes de l’Afghanistan, comme la condition des femmes, l’inégalité entre filles et garçons, les mariages d’enfants et la violence générale.

On peut cependant lui préférer « Bacha posh » de Charlotte ERLIH (paru chez Actes sud en 2013), également à la médiathèque.

 

« Je suis heureuse de vous rencontrer »

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Si vous n’avez pas encore vu « Dilili à Paris« , ne boudez pas votre plaisir : le dernier film d’animation de Michel OCELOT vaut la peine.

Les premières images sont étonnantes. Et l’on se rappelle tout à coup qu’on a lu un livre de Didier Daeninckx sur un sujet similaire.

Mais très vite le film s’emballe et c’est une tout autre histoire qui nous est contée.

Une sombre histoire encore : depuis quelque temps des fillettes disparaissent, enlevées par d’odieux personnages qui se sont donné pour nom les « mâles-maîtres ».

Dilili, la petite Kanak qui rêve de découvrir Paris, son nouvel ami Orel, livreur en triporteur et ses nombreuses relations dans ce Paris Belle Epoque, vont mener l’enquête.

Une enquête difficile et haletante qui va nous faire découvrir différents quartiers de Paris – à partir de photos retravaillées par Michel Ocelot -, ainsi que des intérieurs somptueux comme celui de la tragédienne Sarah Bernardt, nous faire rencontrer une foule de personnages célèbres aussi divers que Pasteur ou Toulouse-Lautrec, Marcel Proust ou Marie Curie, le clown Chocolat ou Gustave Eiffel… Nous « promener » dans les égouts comme nous faire survoler Paris en dirigeable avec le célèbre Santos-Dumont.

Dilili, dans sa sempiternelle tenue de petite fille modèle, parle « comme un livre », c’en serait presque agaçant, mais c’est l’occasion pour Ocelot de nous faire faire la connaissance d’une autre figure importante de l’époque, Louise Michel. Louise Michel condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie de 1873 à 1880 et qui enseigna là-bas aux enfants kanaks.

Le propos de Michel Ocelot n’est pas anodin, à travers un superbe dessin animé comme toujours, il fustige le racisme et l’aliénation des femmes : les kidnappeurs des petites filles les enveloppent entièrement de noir et les contraignent à marcher à quatre pattes, s’asseyant au sens propre comme au sens figuré sur leurs droits d’êtres humains. Une constante à travers les siècles, malheureusement, toujours d’actualité dans certains pays du monde.

N’hésitez pas à voir ce film et retrouvez les précédents films et livres de Michel Ocelot à la BFM.

 

 

 

 

 

 

« La demoiselle de Wellington »

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« 1917 Sous la ville d’Arras dévastée, dans le plus grand secret, des milliers de soldats attendent dans les galeries d’une ancienne carrière de pierre. Bientôt ils déferleront sur les lignes allemandes…

Dean Kingston est l’un d’entre eux. Sa femme Jenny l’attend en Angleterre. Il lui fait le récit, dans son journal de bord, de cette étrange vie souterraine.

Avec espoir et détermination, il lui raconte le froid et l’humidité, la solitude des hommes, la peur qui lui tenaille le ventre, et les chants pour réchauffer les coeurs… jusqu’à l’assaut final. » (cf. 4ème de couverture)

Dorothée PIATEK : La demoiselle de Wellington

(Seuil, 2017)

Vraisemblablement parmi les derniers romans en hommage aux soldats de la Guerre de 14-18, puisque les commémorations devraient se terminer le 11 novembre avec l’anniversaire de l’Armistice…

1939-2019 prendront-elles le relais pour six ans de plus ? Car si la Guerre de 14-18 devait être « la der des der », chacun sait – hélas ! – qu’il n’en a rien été.

En attendant, nous sommes à Arras en avril 1917. Les troupes britanniques viennent d’arriver en prévision de la bataille de Vimy préparée par le Général Byng et des troupes canadiennes ; ce sont vingt mille soldats qui vont tenir dans la « ville sous la ville », creusée par des tunneliers néo-zélandais dans les anciennes carrières de calcaire datant du Moyen-Age, en attendant le jour de l’attaque.

Il s’agit de ne pas réitérer la Bataille de la Somme qui vit périr 1 060 000 soldats entre juillet et novembre 1916 (cf. la BD de Joe Sacco).

Les soldats anglais sont arrivés à Arras en toute discrétion et sans imaginer quel serait leur cantonnement :

« Au niveau de la rue Saumon, nous avons passé la « porte de fer », un trou creusé dans la fortification Vauban. Ma compagnie est descendue au moins vingt mètres plus bas, longeant des murs humides et froids par un escalier en brique pour atteindre un tunnel d’égout. Puis à la lueur d’un morceau de bougie qu’on nous avait fourni à l’entrée, nous avons marché pendant des kilomètres, rejoignant un labyrinthe de carrières et de boyaux artificiels construits perpendiculairement à la ligne de front.

Nous sommes passés en procession devant des cavités remplies de nourriture et de munitions, avant d’arriver dans le quartier destiné à ma compagnie, que nous indiqua un scout. Wellington, la carrière Wellington, c’est là que je suis cantonné désormais.

J’ignore quel jour aura lieu l’attaque, je sais seulement qu’être positionné sous cette ville nous évitera de traverser le no man’s land le jour J.

Des tunnels d’assaut déjà forés demeureront bouchés jusqu’au grand jour. Alors, après une succession d’explosions de mines, nous grimperons quatre à quatre les marches taillées dans la pierre et passerons les trappes qui nous séparent de la surface. C’est de là que nous jaillirons pour surprendre l’ennemi. C’est de là que des milliers de soldats s’élanceront. »

La bataille aura lieu le 9 avril 1917 et la carrière Wellington peut désormais être visitée. « Abandonnée en 1919, elle servira d’abri durant la Seconde Guerre mondiale puis sera oubliée jusqu’à sa redécouverte en 1990 par l’archéologue Alain Jacques » (cf. p.103) qui nous l’explique en fin d’ouvrage :

« Les troupes britanniques qui se sont relayées dans cet immense abri nous ont laissé des milliers de graffitis. Ces écrits et dessins témoignent de leur passage et nous renseignent sur l’état d’esprit qui régnait en ces lieux à la veille des combats.

(…) Parmi les dessins découverts, un portrait de jeune femme a particulièrement attiré l’attention de mon équipe de recherche. L’apparition dans le faisceau de la lampe électrique de ce visage gracieux, éclairé d’un léger sourire, ainsi que la discussion qui s’en est ensuivie, sont restés dans notre mémoire.

Qui était-elle ?

Quel souvenir cette jeune femme avait pu laisser à ce soldat pour qu’il ressente l’envie de la dessiner ?

Avait-il simplement le besoin de sentir ce regard féminin et bienveillant posé sur lui en attendant les épreuves qu’il devrait endurer lors de l’offensive à venir ? » (pp. 105-107)

Dorothée PIATEK, en rédigeant ce court mais sensible roman, nous confie son hypothèse. Jérémy MONCHEAUX l’a illustrée.

 

 

 

« Ernest. Souvenirs de Cilicie »

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« Je me souviens, quand j’étais petit, avec mes cousins chez mes grands-parents, on adorait jouer aux petits soldats.

On passait des heures à créer des champs de bataille. On ne connaissait pas encore l’histoire d’Ernest, notre arrière-grand-père.

Prisonnier, lui, il l’a été pour de vrai, au début du siècle dernier.

C’était en Turquie.

Enfin, ce n’était pas encore la Turquie. » (cf. 4ème de couverture)

Ce n’était pas encore la Turquie, ce n’était plus tout à fait la guerre de 14, les poilus étaient rentrés chez eux. Enfin… ceux qui avaient eu la chance de ne pas y mourir.

Ernest était l’un d’eux.

Mais pendant ce temps-là, les grandes puissances ne chômaient pas. Des accords étaient intervenus entre Anglais, Français, Russes, Italiens et Grecs pour « dépecer » l’Empire ottoman.

La France recevait la Syrie littorale, la Cilicie, l’Arménie et une partie du Kurdistan.

« Ces territoires doivent lui assurer l’indépendance économique en lui fournissant les matières premières nécessaires au développement d’un état moderne (pétrole, cuivre, coton…). A la fin de la guerre, dès 1919, la France prend possession de son territoire. Elle s’installe notamment en Cilicie… Une région comprise entre les monts Taurus, les monts Amanos et la Méditerranée.

Elle est accueillie et soutenue par les chrétiens de la région. La population cilicienne est difficile à évaluer car elle comprend une multiplicité de peuples. Sur environ 500 000 ressortissants, on compte 120 000 Turcs, 150 000 Arméniens, 120 000 Arabes Ansaris et 120 000personnes d’origines diverses (Grecs, Turkmènes, Syriens…). Les 200 000 chrétiens qui peuplent la Cilicie sont convaincus que l’armée française assurera leur protection.

Les Arméniens commencent  à revenir dans la région après les massacres de 1909 et 1915. Ils espèrent  pouvoir reconstruire une Grande Arménie avec l’appui de la France.

L’Empire ottoman vit ses derniers instants. Après l’armistice de Moudros, signé le 30 octobre 1918, il se retrouve réduit à une petite région d’Anatolie donnant sur la mer Noire.

Un jeune officier turc, Mustafa Kemal, n’accepte pas le démantèlement de son pays. Sous son impulsion, la révolte se prépare.

La France ne la voit pas venir. Ses troupes en Cilicie sont relativement réduites.

Les Occidentaux, avides de s’emparer au plus vite de la plus grande portion possible de ces riches territoires, n’hésitent pas à recourir aux plus basses trahisons à l’égard de leurs alliés. » (cf. pages 13-14)

Et de ce jeu des grandes puissances, qui pâtit ? Les populations bien sûr, mais également les soldats, sacrifiés à la course à l’enrichissement.

Ernest a 21 ans, il s’est battu contre les Allemands, il a été fait prisonnier, et en cette année 1919, il s’apprête à re-partir avec son régiment d’infanterie, pour l’Asie Mineure cette fois.

Il tiendra un journal de ces années passées en Cilicie puis en Turquie jusqu’à son retour en France à la toute fin novembre 1921 où il sera démobilisé à 23 ans.

C’est ce journal qui a inspiré ANTONIN pour cette bande dessinée : « Ernest. Souvenirs de Cilicie« , éditée par Cambourakis en 2015.

On y suit pas à pas l’évolution de la situation, les batailles, les morts et l’année – terriblement longue – pendant laquelle Ernest est prisonnier, dans des conditions qui varient à l’extrême selon la personnalité de l’officier turc qui dirige. Ils ont souvent faim, froid ou trop chaud, sont bastonnés et malades, n’ont pas le moral. Ernest se plaint aussi de n’avoir rien à lire pour se désennuyer.

Toutefois ses compagnons et lui ne sont pas totalement abandonnés, recevant – épisodiquement – mandats de l’état-major français, courriers et colis de leurs familles, de la mission des Etats-Unis ou du Croissant rouge.

Une fois de plus, une bande dessinée permet de découvrir des épisodes assez peu médiatisés de l’Histoire. Dans celle-ci « les événements qui ont modelé la géopolitique du Moyen-Orient d’aujourd’hui. »  (cf.  présentation éditeur).

La bande dessinée se termine sur un petit dossier historique et les toutes dernières images montrent la grand-mère d’Antonin rassemblant ses petits-fils autour du journal d’Ernest, son père, leur arrière-grand-père qui, lui, a fait la guerre… et ce n’était pas un jeu !

ANTONIN a déjà réalisé une bande dessinée sur une autre partie de ces territoires et un autre événement dramatique qu’on appellera « la grande catastrophe d’Asie mineure », sur les bords de la mer Egée en 1922 ; d’après le livre de Allain Glykos : ‘ »Manolis de Vourla » dont j’avais parlé ici en 2010.

 

 

 

Isabella Bird

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Un peu dans l’esprit de cette série dont j’ai déjà parlé ici, « Bride stories », j’ai récemment découvert un nouveau manga : « Isabella Bird » qui m’a paru tout aussi captivant.

Le tome 1 a paru en octobre 2017 aux éditions Ki-oon dans la collection Kizuna ;  la série en compte trois pour le moment.

« À la fin du XIXe siècle, le Japon s’ouvre au monde et s’occidentalise à marche forcée. Mais le pays reste un vrai mystère pour la plupart des Européens, ce qui en fait une destination de choix pour la célèbre exploratrice anglaise Isabella Bird ! Malgré son jeune âge, elle est déjà connue pour ses écrits sur les terres les plus sauvages. Isabella ne choisit jamais les chemins les plus faciles et, cette fois encore, elle étonne son entourage par son objectif incongru : Ezo, le territoire des Aïnous, une terre encore quasi inexplorée aux confins de l’archipel… Le voyage s’annonce long et difficile, mais rien n’arrête la pétillante jeune femme !

Accompagnée de son guide-interprète, le stoïque M. Ito, la jeune femme parcourt un pays en plein bouleversement. Dans ses lettres quotidiennes à sa sœur, elle narre avec sincérité et force détails la suite de chocs culturels qu’elle expérimente. Elle veut tout voir, tout essayer, quitte à endurer chaleur, fatigue, maladie ainsi que les sarcasmes de ses pairs ! » (cf. présentation éditeur)

En 1878, l’exploratrice (il s’agit d’une histoire vraie) Isabella Bird, à laquelle les médecins avaient autrefois recommandé de changer d’air pour lutter contre sa santé fragile (!), part pour le Japon.

Elle écrira plus de quarante lettres à sa soeur Henrietta pendant ce voyage qui l’emmènera jusqu’au nord du pays, dans l’Hokkaido, à la rencontre du peuple Aïnou.

Taiga SASSA a dessiné son récit à partir de la compilation de ces lettres enjouées dans lesquelles Isabella décrit pour sa casanière soeur tout ce qu’elle découvre : les comportements des Japonais et leurs coutumes, la faune qui grouille parfois dans les chambres où elle passe la nuit, les temples ou les marchés, etc. Bien qu’assez typique de la bonne société victorienne de laquelle est issue, elle n’est jamais condescendante dans ses propos, elle s’étonne mais ne juge pas, elle s’intéresse au « petit peuple » comme ses porteurs, aux enfants, etc. et tâche d’être juste, quitte à prendre leur parti face à ses pairs britanniques souvent racistes et méprisants.

Son jeune et mystérieux guide, Ito, intrigue. Qui est-il ? Il maîtrise parfaitement l’anglais et semble avoir déjà fait beaucoup de métiers. Il regarde Isabella un peu comme un entomologiste observe ses insectes, mais on a l’impression que le courage et l’énergie d’Isabella forcent un peu son admiration. Il la laisse faire, mais arrondit les angles et lui donne les explications nécessaires à sa compréhension du pays…

A suivre.