Archives de Tag: Histoire

Belle-Ile-en-Mer

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J.-C. Tixier : Traqués sur la lande (Rageot, 2016)

« Août 1934, Belle-Île-en-Mer. Au bagne d’adolescents, un surveillant frappe trop fort… L’émeute éclate. Une centaine de garçons réussissent à fuir et gagnent la lande. Gab les yeux gris, le Râleur et quelques autres tentent de trouver des vêtements et un abri sûr pour échapper à la traque. Mais où chercher de l’aide ? Bientôt Gab croise la route d’Aël, qui connaît le coin comme sa poche et tente aussi d’échapper au destin que l’on a tracé pour elle…

Inspirée de faits réels, une fiction proche du documentaire. » (Présentation éditeur)

Bientôt les grandes vacances, peut-être la Bretagne… Si vous partez pour Belle-Ile-en-Mer, ayez une pensée pour tous ces « mal aimés » qui ont laissé leur peau au bagne d’enfants.

Laissez Jean-Christophe TIXIER vous parler de cet établissement pénitentiaire pour enfants, peu connu des actuels touristes, devenu après 1945 Institution Publique d’Education Surveillée et fermé seulement… en 1977.

En 1934, moment choisi par l’auteur pour raconter cette histoire à partir du réel fait divers à l’origine de la révolte, on n’y éduque pas, on punit et on maltraite sans état d’âme. Certes, quelques jeunes détenus sont des assassins, mais un certain nombre d’entre eux ajoutent simplement au drame d’avoir été abandonnés par leur famille, celui d’avoir dû se débrouiller seuls et – par exemple – pris à voler pour manger, se retrouvent là jusqu’à leur vingt-et-un ans. Beaucoup ne résistent pas au régime de violence qui y règne et meurent avant la fin de leur détention.

Le récit de J.-C. Tixier montre également comment, lors de l’évasion des enfants, les insulaires appâtés par la somme promise pour chaque malheureux rattrapé, prêtent main forte aux surveillants.

Témoin à l’époque, Jacques PREVERT avait composé un poème sur cet épisode terrifiant : « La chasse à l’enfant »

« Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Qu’est-ce que c’est que ces hurlements

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant

Il avait dit j’en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l’avaient laissé étendu sur le ciment

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Maintenant il s’est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant

Pour chasser l’enfant, pas besoin de permis
Tous les braves gens s’y sont mis
Qu’est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C’est un enfant qui s’enfuit
On tire sur lui à coups de fusil

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent !

Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau »

Un livre à lire, pour ne pas oublier la tragédie de ces enfants et adolescents et pour réfléchir à la responsabilité de chacun dans pareille société.

Bulgarie 1989

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Elitza GUEORGUIEVA : Les cosmonautes ne font que passer (Verticales, 2016)

« Ton grand-père est communiste. Un vrai, te dit-on plusieurs fois et tu comprends qu’il y en a aussi des faux. C’est comme avec les Barbie et les baskets Nike, qu’on peut trouver en vrai uniquement si on possède des relations de très haut niveau. Les tiennes sont fausses… »

« Ce premier roman a trouvé le ton elliptique et malicieux pour conjuguer l’univers intérieur de l’enfance avec les bouleversements de la grande Histoire. Grâce à la naïveté fantasque de sa jeune héroïne, Les cosmonautes ne font que passer donne à voir comment le politique pénètre la vie des individus, détermine leurs valeurs, imprègne leurs rêves, et de quelle manière y résister. » (cf. Présentation éditeur)

Elitza Gueorguieva est née en 1982 en Bulgarie. Elle va à l’école Iouri Gagarine, comme sa mère avant elle.

Iouri Gagarine, c’est le héros soviétique, le premier homme à avoir effectué un vol dans l’espace en avril 1961. Elitza décide de devenir cosmonaute…

Habituellement pourtant,

« Les filles ont des objectifs professionnels plus imprécis et franchement dépourvus d’originalité. Dans le flou général des réponses, trois propositions reviennent le plus souvent : infirmières, ballerines, ou pareil que maman. Comme les deux premières te paraissent peu enviables, tu préfères t’en tenir à la troisième, valeur plus sûre mais dont tu regrettes un peu l’évidente absence d’héroïsme : ta mère travaille à la radio, objet inutile, car toujours éteint. Tu te demandes si un autre scénario serait envisageable, qui correspondrait mieux à tes conceptions de l’avenir et du monde en général. »

Elitza aimerait aussi comprendre le bizarre rituel de ses parents qui consiste à s’enfermer longuement dans la salle de bain, en laissant l’eau couler simultanément dans le lavabo, la baignoire et le bidet, or étonnamment, cette manie disparaîtra sitôt l’éviction de Todor Jivkov de ses postes de secrétaire général du comité central du Parti communiste bulgare et président du conseil de l’Etat de la République populaire de Bulgarie, dans la foulée de la chute du mur de Berlin…

Quelques mois plus tard, il n’y a plus rien à vendre dans les magasins, ni rien avec quoi acheter de toute manière, l’école ne s’appelle plus Iouri Gagarine et de « jeune Septembrien » son cousin Andreï devient un voyou aspirant à ressembler aux mutras,  ces « individus peu avenants qui pratiquent l’escroquerie, le chantage et la violence au quotidien (…), portent des chaînes en or, roulent en 4 x4 (…), possèdent des dollars, de vraies Nike, et surtout de vraies armes qu’ils utilisent s’il le faut, ce qui est a priori de plus en plus souvent le cas.« 

Bref, Elitza  se sent comme le Vostok de Iouri Gagarine égaré dans les steppes du Kazakhstan.

Sa nouvelle idole s’appelle Kurt Cobain et Elitza rêve alors de Spice Girls et de punks à crête…

Un roman décalé et plein d’humour.

Valérie Mangin

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A la base je voulais faire un post sur l’excellente série de BD « les chroniques de l’antiquité galactique ».

Puis, je me suis dit qu’il serait dommage de ne pas parler du terrible « Petit miracle » et qu’il serait fort dommage d’oublier Luxley et tant d’autres…

Au final autant parler directement de leur auteure : Valérie Mangin.

Cette passionnée de culture classique, se lance dans la BD après une prépa à Henri IV, une thèse à l’Ecole des Chartes et des études d’Histoire et d’Histoire de l’Art à la Sorbonne. Autant dire que la culture qu’elle en retire imprègne grandement ses oeuvres.

Ses BD abordent différents sujets : transposition de mythes classiques dans la SF, uchronies, SF pure, fantastiques,….

Elle est surtout d’un concept remarquable : la BD tout public d’auteur : utiliser des domaines classiques de la BD, tels que la SF, tout en les dotant de scénarios de très haute qualité truffés de connaissances historiques et culturelles.

C’est un pari extrêmement risqué et casse-gueule! Difficile en effet de ne pas tomber dans l’étalage de culture (comme le fait trop souvent à mon goût Umberto Eco dans ses romans…) ou de créer des histoires ultra-élitistes truffées de références compréhensibles que par un petit nombre d’initiés…

Valérie Mangin réussit le pari haut la main! Ses scénarios sont passionnants, peuvent se lire à différents niveaux, que l’on soit passionné de culture grecque ou simple fan de SF (ou les deux en même temps!) ou bien même simple curieux de BD.

Chacune de ses BD aborde des sujets extrêmement variés et se lit avec plaisir, et, chose rare, amène le lecteur à se poser bien des questions…

Quand je lis les oeuvres de Valérie Mangin, la meilleure comparaison qui me vient à l’esprit est celle avec Tarantino : ils sont tous les deux experts et passionnés dans leur domaine, mais refusant l’élitisme, mettent leur art et leurs connaissances au service de thématiques dites « populaires », souvent déconsidérées et les subliment par leur dextérité!

Vous trouverez l’intégrale des oeuvres de Valérie Mangin au Pôle Jeunesse et et Pôle Art de votre BFM!

 

 

 

 

 

 

 

Henri Cartier-Bresson

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« 1945. Les Alliés marchent sur les camps et le monde découvre l’horreur nazie. À Dessau, en Allemagne, une rescapée reconnaît sa délatrice et la gifle. Henri Cartier-Bresson, alors sur place, capture ce geste dans une image qui deviendra emblématique…
Tout à la fois roman graphique et biographie, « Henri Cartier-Bresson, Allemagne 1945 » raconte l’homme libre, profondément humaniste, qu’était Cartier-Bresson. L’ouvrage est accompagné d’un portfolio et d’un dossier documentaire rédigé par Thomas Todd, spécialiste de l’oeuvre du photographe, sous l’égide de la Fondation Henri Cartier-Bresson. » (Présentation Fondation Cartier-Bresson)

 

jaquette-speciale-exe-hcb-1-728x882(90 pages de BD par Jean-David Morvan et Sylvain Savoia et plus de 40 pages de portfolio et de dossier

édités par Dupuis, coll. Aire Libre / Magnum photo / la Fondation H.B.C., 2016)

Une BD très fluide au dessin efficace pour parler de ce photographe majeur du 20ème siècle. Elle commence en 1946, alors que Cartier-Bresson retrouvant son ami Capa se souviennent de la guerre d’Espagne qu’ils ont couverte tous les deux. Puis retour en arrière, mai 1940 dans les Vosges, c’est la « drôle de guerre », Cartier-Bresson prudent enterre son fameux appareil Leica acquis en 1932 et fait porter une boîte de ses tirages à son père. Sage précaution car il ne va pas tarder à être pris par les Allemands et envoyé au Stalag V dont il arrivera à s’évader après plusieurs tentatives.

Il assistera à l’arrivée du Général de Gaulle à Paris et la Libération, il se rendra au village martyr d’Oradour-sur-Glane quelques mois après le 10 juin 1944, puis Dessau en 1945 où il prendra sa photographie devenue une icône…

« Alors comme ça tu joues les photoreporters ? Oh, pas vraiment… (…) Disons que je veux témoigner… Pour montrer que la liberté a un prix et que ça vaut le coup de se battre pour elle. Même armé d’un simple Leica ! »

Les cinquante pages de dossier qui suivent la BD sont également intéressantes, regroupant quelques photos connues ou moins connues de Cartier-Bresson et des commentaires de Thomas Tode, cinéaste documentaire et chercheur.

« Justice pour Louie Sam »

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« Fin du XIX ème siècle, paysage aride du nord des États–Unis.
Un matin en allant à l’école, les enfants Gillies découvrent dans une maison en feu, le
corps sans vie de leur voisin. Sans enquête, le coupable est aussitôt désigné: Louie Sam,
un jeune Indien, qui a été vu dans les parages. Dans cette cité de colons, situé à la frontière
entre les États-Unis et le Canada, les relations avec les Indiens natifs sont encore difficiles.
Les communautés ne se mélangent pas. Les hommes du village décident de rendre
justice eux mêmes. Ils organisent une chasse à l’homme pour capturer l’adolescent.
Mais George, l’aîné des Gillies comprend vite que la vérité n’est pas aussi simple, des
incohérences sont très vite mises à jour et il décide de mener sa propre enquête. George,
du haut de ses quinze ans, pose des questions, trop de questions. Pourtant si Louie Sam
n’est pas coupable, qui l’est ? Et dans cette société si fermée, à qui profite le crime ? »

(Présentation éditeur : Thierry Magnier, 2014)

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C’est d’après des faits authentiques qui se sont déroulés en février 1884 qu’Elizabeth STEWART a rédigé ce roman qui révolte d’autant plus que le racisme est loin d’être éradiqué – encore actuellement – en Amérique du nord (et ailleurs… hélas). Ici il s’agit d’Amérindiens, mais il pourrait s’agir d’Afro-Américains, et selon les époques, d’Irlandais, Chinois, Japonais, Mexicains, etc.

« Abandonnant Pete, je descendis de cheval et me frayai un chemin parmi les hommes pour mieux voir. L’Indien était agenouillé dans la terre, M. Harkness et M. Moultray se penchaient au-dessus de lui. M. Harkness l’obligea à se relever. C’est alors que je vis Louie Sam réellement, et que j’eus le choc de ma vie.

Ce n’était qu’un enfant, encore plus jeune que moi.

Louie Sam était petit, mais il avait un visage large et la peau cuivrée de son peuple. Ses longs cheveux bruns étaient défaits et emmêlés, au lieu d’être tressés comme ceux d’un brave. Je me demandais s’il était trop jeune pour les porter ainsi. Les hommes de la troupe, rassemblés autour de lui, le conspuaient et l’insultaient, mais lui ne disait rien. Son expression était un mélange de hargne et de terreur. Néanmoins, à le voir trembler, je devinais qu’il était plus effrayé que furieux. A moins que ce ne fut à cause de la froideur de la nuit car les hommes l’avaient tiré du lit vêtu uniquement d’une chemise et d’un pantalon, bretelles baissées, pieds nus.

(…)  – Réfléchissez bien à ce que vous faites, Bill, dit [M. York], en s’adressant à M. Moultray.  – Nous ne sommes pas dans le Sud ici, reprit M. York. On ne pend pas un homme à cause de la couleur de sa peau. 

C’était la première fois que quelqu’un parlait de pendaison depuis que nous étions arrivés chez M. York. J’observais Louie Sam pour voir sa réaction : il garda la tête baissée et immobile, et j’en déduisis qu’il ne comprenait pas très bien l’anglais. »

George va vite découvrir que (presque) personne n’est déterminé à voir triompher la justice. Pour de multiples raisons, la plupart du temps personnelles et plus ou moins sordides mais la première étant économique et politique :

« Quand notre convoi de chariots avait traversé les prairies six ans plus tôt, les anciens nous avaient raconté des histoires à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Les sauvages avaient la réputation d’attaquer les convois et de décimer des familles entières, des innocents qui voulaient juste se construire un toit dans ces territoires vierges. Les colons se sont installés récemment dans cette région, peu de temps avant ma naissance, et les Indiens sont largement plus nombreux que nous. Avant notre arrivée, ils se contentaient de pêcher et de chasser, en négligeant des terres que des bûcherons, des mineurs et des fermiers se font un plaisir d’exploiter depuis une vingtaine d’années. Et figurez-vous que les Indiens ont changé d’avis, ils affirment que ce territoire leur appartient et que nous n’avons pas le droit d’être ici, alors qu’ils n’exploitent pas ces terres, à proprement parler.

Dès le berceau, on inculque aux gens l’idée que si un Blanc laisse un Indien prendre le dessus, il y a toutes les chances pour que votre scalp se retrouve pendu à sa ceinture. Nous autres, colons, nous n’oublions jamais qu’il y a huit ans à peine, Crazy Horse et ses guerriers ont massacré le général Custer et ses hommes à Little Big Horn, à l’est d’ici, dans le Montana. »

La famille de George, comme la plupart des colons américains, pense sincèrement que ces terres leur appartiennent, alors qu’elles ont été arrachées avec une extrême violence aux Amérindiens. Toutefois cette famille possède, parmi ses valeurs, le sens de la justice et apprendra, à ses dépens, qu’il ne fait pas bon se désolidariser de la « meute ».

Quand il faut choisir entre la compromission et sa conscience, bien peu choisissent leur conscience.

 

 

« Bronze et Tournesol »

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Son prix Hans Christian ANDERSEN 2016 redonne de la visibilité à ce roman traduit du chinois :

« Bronze et Tournesol » de CAO Wenxuan,

traduit et publié en français en 2010 aux éditions Picquier-jeunesse et réédité cette année 2016 chez Picquier-poche.

« Dans un petit village de Chine… Tournesol est une petite fille aussi lumineuse que les fleurs qui portent son nom. Bronze a onze ans, et ce n’est pas un garçon comme les autres : il est muet.
Mais quand Bronze et Tournesol se rencontrent au bord du fleuve, ils n’ont pas besoin de mots pour se comprendre. Ensemble, ils vont affronter la pauvreté, le regard des autres, et connaître bien des aventures, petites ou grandes, heureuses ou malheureuses.
Ils sont aussi unis que les doigts de la main ! Jusqu’au jour où…
Par un grand auteur chinois, un roman qui est un hymne à la nature et à la force des sentiments. » (Présentation éditeur)

Loin d’être mièvre, ce récit peut intéresser à différents titres : parce qu’il parle de la Chine rurale des années 1970, période difficile en pleine « Révolution culturelle » au cours de laquelle les intellectuels et les artistes qui n’avaient pas été exterminés pour cause d’opposition à Mao Tsé-Toung étaient envoyés se « rééduquer » à la campagne. J’avais signalé en 2011 sur le blog différentes autobiographies sur ce sujet.

Tournesol est la fille de l’un de ces artistes, un sculpteur amoureux fou de ces fleurs.

Bronze, lui, est un fils de paysans, devenu muet à cinq ans à la suite d’une catastrophe. Depuis « chaque jour, il avait ses propres activités, son propre monde qui ne semblait pas être le même que celui des autres enfants du village. Il pouvait rester un temps infini à regarder le fond de l’eau limpide : là, une mulette rampait à une vitesse imperceptible. Il pouvait promptement fabriquer de petits bateaux en pliant des feuilles de roseaux, puis les plonger dans le fleuve pour les regarder flotter au gré du vent. S’il arrivait que la houle en renverse certains, il en éprouvait du chagrin. Il avait quelque chose de mystérieux, d’extraordinaire. On pouvait le voir la main plongée dans un bassin où, pour n’importe qui d’autre, il ne pouvait absolument pas y avoir de poisson, et pourtant, lui en attrapait plusieurs. Ou bien on le voyait s’enfoncer dans les roseaux, se mettre à battre des mains près d’un plan d’eau, jusqu’à ce qu’une dizaine d’oiseaux s’envolent pour tournoyer un moment au-dessus de sa tête avant de redescendre se poser sur l’eau. De tels oiseaux, aucun villageois n’en avait jamais vu auparavant, ils étaient très beaux. Il n’aimait pas tellement jouer avec les autres enfants du village et ne se souciait pas trop de savoir si eux le souhaitaient ou non. Il avait le fleuve, les roseaux, son buffle, toutes sortes d’herbes, insectes et oiseaux dont il ne connaissait pas les noms. Un enfant de Damaidi raconta qu’il l’avait vu ouvrir grand les mains, paumes tournées vers le bas, les passer au-dessus d’herbes sèches comme en les caressant ; et les herbes s’étaient redressées. Les adultes ne le crurent pas, les enfants non plus, alors il dit : « je peux le jurer ! » et il le jura en effet. Mais on ne le crut pas davantage. L’enfant dit : « Vous ne me croyez pas, n’en parlons plus ! » Cependant les villageois voyaient toujours Bronze partir seul dans les champs, aller et venir avec souvent, dans les mains, des poissons enfilés en brochette sur une branche de saule, et ils trouvaient que ce muet avait quelque chose de pas ordinaire. »

Bronze est aussi extrêmement proche de son buffle et, pour qui aime les récits animaliers, le livre devrait également plaire.

Pendant ces années-là, le village aura à surmonter une tornade et une inondation qui détruisent la plupart des maisons, puis une invasion de sauterelles suivie d’une longue famine. Pour la famille de Bronze, déjà bien pauvre, la vie est encore plus difficile. Mais, dans cette famille aimante et soudée, chacun fait de son mieux avec droiture et ingéniosité, bien que la généreuse adoption de Tournesol devenue orpheline ait ajouté une bouche supplémentaire.

Dans ce contexte, le passage sur la fête du Nouvel An est un morceau d’anthologie :

« Ce jour-là, Tournesol devait aller à l’école pour répéter un spectacle ; elle s’y rendit parée de son nouvel habit*. Ses camarades, le professeur, tous furent stupéfaits de la voir ainsi vêtue. Tournesol était la cheville ouvrière du spectacle ; elle y participait, et devait également se charger de la présentation des différents numéros. Le professeur s’était inquiété du fait qu’elle n’aurait pas de nouveau vêtement. Il y avait réfléchi et avait songé à en emprunter un neuf, le moment venu, à une camarade de Tournesol, de façon à ce qu’elle pût le porter le soir du spectacle. Maintenant qu’il la voyait avec ce nouvel habit, il était ravi. Pendant un bon moment, tous firent cercle autour de Tournesol pour admirer le tissu multicolore. Tournesol en fut un peu gênée. C’était une tenue à haut col et à taille contrée. Le professeur Liu dit : « Si tu pouvais porter un collier d’argent, ce serait encore plus beau ! »

(*) Le nouvel habit a été habilement retaillé par la grand-mère dans le vêtement du mariage de la mère de Bronze.

Mais je ne vous dévoile pas comment Tournesol fit sensation avec un collier imaginé par Bronze et qui, à la lueur des lampes à pétrole, « renvoyait une lumière chimérique, plus mystérieuse encore qu’en plein jour. Personne ne savait quel genre de bijou portait Tournesol, mais son éclat pur, mystérieux et somptueux fascinait tous les spectateurs« .

Un beau roman pour ce début d’année 2017.

 

 

Filiation

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J’ai emprunté tout à fait par hasard ce roman graphique paru chez Delcourt en 2014 dans la collection « shampooing », d’une part à cause de son titre énigmatique :

« Un jour il viendra frapper à ta porte« ,

5d5211036506c6202f0bbb80a0352221et parce que l’illustration de la couverture laissait penser qu’il s’agissait d’un récit de voyage…

S’il s’agit bien d’un voyage, ce n’est pas ce que l’on pourrait croire :

« En 2007, Julien part à la rencontre d’un père qu’il ne connaît pas. Ce dernier lui livre un secret de famille : alors qu’il tentait de s’échapper du ghetto de Varsovie, son propre père a dû faire un choix tragique. Suite à cette révélation, Julien décide d’en savoir plus sur le passé de ce grand-père. Une enquête qui durera six ans et l’entrainera, lui qui n’a rien d’un grand voyageur, jusqu’à Jérusalem.. » (cf. résumé éditeur)

En fait, la BD commence alors que la compagne de Julien FREY attend leur bébé, et dans cette atmosphère particulière liée à l’arrivée de sa descendance, Julien se décide à rencontrer son père biologique pour la première fois. La rencontre se passe d’ailleurs à  Limoges – pas très reconnaissable hormis la gare des Bénédictins, mais cela n’a guère d’importance pour l’histoire.

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Julien va, passez-moi l’expression, « en prendre plein la tronche », mais loin de le décourager, c’est le début de six années de recherches sur ses « nouveaux » morts mais également la découverte de parents bien vivants : père, demi-frère, oncle, cousine, jusqu’en Israël.

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Le dessin de Dominique MERMOUX, lisible et sobre, rend l’émotion de Julien encore plus palpable, tout en dédramatisant son histoire grâce à quelques clins d’oeil / références au cinéma ou à d’autres BD.